Depuis des semaines, José Maria Aznar se mordait la langue. Malgré les disputes et la discorde régnant au sein de son parti, l'ancien chef de gouvernement conservateur (1996-2004), reconverti dans les affaires, tenait sa promesse de ne pas intervenir publiquement concernant sa formation. Mais, alors que la crise interne du Parti populaire (PP, droite) s'est transformée en guerre ouverte, José Maria Aznar a craqué en disant ça suffit.

Après une nouvelle défaite aux législatives de mars dernier face au socialiste José Luis Zapatero (qui avait déjà gagné en 2004), le mentor de la droite a tapé du poing sur la table. A l'en croire, le PP navigue à vue. «Avant, a-t-il assené, nous avions un projet ambitieux pour l'Espagne. Un projet sans complexe: celui d'une Espagne unie et forte.» Autrement dit, l'actuel chef de file, Mariano Rajoy (qu'Aznar avait pourtant désigné comme son successeur) n'est plus un bon capitaine. Mardi, toute la presse espagnole interprétait le message de l'ancien «patron» dans le même sens: Mariano Rajoy doit renoncer à diriger le parti et à être candidat aux législatives de 2012.

Cinglantes attaques

Le désaveu de José Maria Aznar, fondateur et référence morale du PP, est une douche froide pour l'actuelle direction. En adressant de dures critiques contre Mariano Rajoy, son prédécesseur s'aligne avec le clan des «durs», qui milite ouvertement pour un changement de leader. Depuis mars, une dizaine de ténors du PP - en majorité des proches d'Aznar - ont abandonné la direction du parti, ont renoncé à leurs sièges de député ou ont rejoint le monde des affaires. Au micro de la radio épiscopale Cope, ou dans les colonnes du quotidien El Mundo - deux médias de la droite radicale -, ces dissidents réservent de cinglantes attaques contre Mariano Rajoy: manque de charisme et de leadership, incapacité à définir des «objectifs clairs», «mollesse» vis-à-vis de José Luis Zapatero. «Avec Rajoy, le PP a perdu ses principes, son identité de droite, écrit un chroniqueur d'El Mundo. On a l'impression qu'il veut devenir social-démocrate.»

Car, au-delà d'une lutte à mort entre poids lourds pour diriger l'opposition conservatrice, il s'agit d'un combat idéologique. Deux stratégies bien distinctes s'opposent. Le clan des «durs», emmené par la présidente régionale de Madrid Esperanza Aguirre, croit aux vertus de l'affrontement contre les socialistes. Pour eux, comme entre 2004 et mars dernier, il faut sataniser José Luis Zapatero sur tous les fronts: lutte antiterroriste, autonomie catalane, immigration, instruction civique à l'école (qui a remplacé l'enseignement religieux), perte du pouvoir d'achat... Mariano Rajoy pense, à l'inverse, que seule une «stratégie de modération peut améliorer l'image de la droite», majoritairement détestée en Andalousie, en Catalogne et au Pays basque, où les nationalismes sont puissants. D'où le récent virage de Mariano Rajoy, désormais disposé à soutenir le gouvernement socialiste «dans sa lutte contre ETA et sur les grands sujets d'Etat». Un congrès extraordinaire du PP, prévu le 20 juin à Valence, devrait départager les deux camps.