Le Front Al-Nosra lance la bataille d’Alep

Syrie Les islamistes rêvent de «s’offrir» la deuxième ville du pays

Un «cadeau» pour la fin du ramadan

C’est le cadeau que rêve de s’offrir le Front Al-Nosra pour l’Eid, la fête célébrant la fin du mois de ramadan: la prise d’Alep, la deuxième ville de Syrie.

Pour l’occasion, la branche syrienne d’Al-Qaida, entourée d’une douzaine d’autres groupes de combattants, a soigneusement choisi le nom de la nouvelle coalition. Le choix commence à être restreint, tant les mouvements islamistes sont aujourd’hui pléthore sur le terrain. Ce sera «Ansar al-Charia», dont l’objectif affiché est clair: instaurer une loi islamique stricte (charia), une fois «libérée» l’entièreté de cette ville, qui était surnommée le «poumon économique» de la Syrie avant le début de la guerre.

Les combats ont commencé cette semaine. Ils se poursuivaient vendredi, les islamistes tentant de s’emparer de toutes les hauteurs stratégiques de la ville afin de faire exploser des lignes de front qui, grosso modo, ont peu varié ici depuis trois ans. «Nous voulons la victoire pour les musulmans d’Alep et la vengeance pour les femmes et les enfants vulnérables dont le sang a été versé injustement», annonçait la nouvelle coalition en préambule à la bataille.

En réalité, même sous un autre nom, cet arrangement qui s’est formé autour de Jabhat al-Nosra ressemble beaucoup à celui qui, il y a quelques semaines, avait multiplié les victoires contre l’armée syrienne régulière dans la province voisine d’Idlib, dans le nord-ouest du pays.

L’Arabie saoudite, le Qatar, les Emirats arabes unis, la Turquie… les soutiens internationaux de ces combattants d’Al-Nosra qui ont fait allégeance à Al-Qaida sont aujourd’hui aussi nombreux que décidés. La perte d’Alep, pour le régime de Bachar el-Assad, serait un coup symbolique très rude. Dans les faits, elle signifierait peut-être la fin définitive (ou au moins pour longtemps) de l’existence de la Syrie dans ses frontières actuelles.

«L’armée syrienne et les forces qui l’entourent ont perdu le moral», affirme le chercheur français Fabrice Balanche, qui revient d’un voyage dans le pays. «Le régime a perdu l’espoir d’une grande victoire qui lui permettrait de reprendre le contrôle du pays.»

A l’image d’autres fronts, cependant, la situation à Alep est loin de se résumer à la confrontation de deux ennemis. Il existe au moins quatre camps: aux forces islamistes et à l’armée syrienne s’ajoute une forte présence des combattants kurdes dans le nord de la ville ainsi que, tapi non loin en embuscade, le groupe Etat islamique (Daech en arabe). En gros: tous sont les ennemis de tous. Les alliances de circonstance peuvent donc varier au gré des combats. Et, de fait, pratiquement toutes les variantes ont été explorées ces trois dernières années.

«Nous sommes dans un jeu à quatre. Toute alliance entre deux protagonistes favorise une coalition rivale», confirme Francis Balanche. Signe, pourtant, que la nouvelle offensive d’Al-Nosra et de ses affiliés est aujourd’hui prise au sérieux: la Turquie, elle aussi, donne tous les signes de vouloir entrer dans la ronde. Le pays vient de dépêcher de nouveaux renforts à la frontière syrienne. Et pour cause: à la faveur d’une offensive victorieuse des islamistes, Ankara craint que les Kurdes puissent, eux aussi, tirer profit de cette nouvelle situation. Après les récentes victoires kurdes face à l’Etat islamique en Irak (l’autre versant de la même guerre), les autorités turques voient en effet s’approcher le pire des cauchemars pour elles: la création d’une large frange autonome, à cheval entre l’Irak et la Syrie, qui pourrait signifier le fondement d’un futur Etat kurde à sa frontière.

De quoi raviver l’idée, en Turquie, d’établir une «zone tampon» dans le nord de la Syrie, afin de rendre cette perspective impossible. «Nous avons pris nos précautions pour protéger notre frontière», assure le premier ministre turc Ahmet Davutoglu. Avant de lancer une menace à peine voilée: «Si des circonstances venaient à mettre en péril la sécurité de la Turquie, des ordres d’action seraient donnés.»

En réalité, la Turquie a déjà favorisé, sans le dire, les combattants de Daech, à chaque occasion qui se présentait de contrer ainsi les velléités kurdes. Paradoxe: de leur côté, ce sont les bombardements des Etats-Unis, contre Daech, qui ont permis à Al-Nosra de consolider ses avancées, en préparation de la bataille d’Alep.

Pris dans ces combats fluctuants, les Syriens ont fui par centaines de milliers la ville d’Alep. Or, c’est désormais dans le vivier de ces camps de réfugiés privés de tout qu’Al-Nosra peut puiser à sa guise pour étoffer les rangs de ses combattants.

Dans la région, pratiquement toutes les variantes possibles d’alliances ont été explorées