Europe

Le front de gauche fait son chemin au Portugal

En un an, la coalition au pouvoir a réussi à faire revenir la paix sociale

«Dans une Europe aux tiraillements préoccupants, mon pays est une île de stabilité qui a récupéré sa normalité», disait mercredi le premier ministre socialiste, Antonio Costa, 55 ans, peu avant de présenter, sans obstacles majeurs, son budget annuel. De fait, le Portugal semble fonctionner à rebours de ses partenaires continentaux, comme situé dans une sorte de splendide isolement.

Ici, pas l’ombre d’un leader populiste ni d’une formation xénophobe. Ici, au lieu de rejeter les réfugiés syriens, on les accueille à bras ouverts! Sur le plan politique aussi, c’est une anomalie: les conservateurs connaissent un fort ressac, alors que les forces de gauche alliées, au pouvoir depuis un an – jour pour jour ce samedi –, affichent une belle santé. La situation économique n’a rien de mirobolant (un chômage à 10%, une croissance à 1,2%), mais elle a légèrement progressé, loin des augures catastrophistes proclamés par Bruxelles en novembre 2015.

«Une occasion historique»

Un peu avant, à l’issue des législatives d’octobre, le sort électoral avait pourtant favorisé la droite. Le libéral Pedro Passos Coelho, qui depuis 2011 avait soumis son pays à une cure d’austérité sans précédent (le prix à payer d’une aide internationale de 78 milliards d’euros pour éviter la banqueroute au pays), emportait certes le scrutin, mais se retrouvait à neuf sièges de la majorité parlementaire.

A gauche, les trois formations pouvaient certes emporter la mise, en s’unissant, mais leurs trajectoires et leurs identités étaient souvent opposées: des socialistes aux tendances centristes (31,7% des voix), un Parti communiste nostalgique du passé soviétique (7,3%) et le très antisystème Bloc de gauche (9%). «Nous n’étions pas faits pour nous entendre a priori, confie la numéro deux socialiste, Ana Catarina Mendes. Mais, chacune des formations a compris que c’était une occasion historique de bouter la droite hors du pouvoir.»

«Le pays était en état de choc»

L’entente entre les trois partenaires est facilitée par la difficile conjoncture nationale. En appliquant des remèdes de cheval, l’élève appliqué de l’UE Passos Coelho est certes parvenu à ramener le déficit public de 11,2% à 3% entre 2011 et 2015, mais il a laissé un pays exsangue. La politique d’austérité a taillé dans les salaires, les retraites, les allocations chômage; la pauvreté (le seuil est fixé à 319 euros par personne) touche un tiers des 11 millions de Portugais; un demi-million de jeunes ont dû émigrer, du Royaume-Uni jusqu’à l’Angola. «Un vrai retour dans les années 60, poursuit Ana Catarina Mendes. Tous les indicateurs montraient une replongée dans un passé sinistre. Le pays était en état de choc, paupérisé, affaibli. C’était le moment de la gauche.»

La personnalité du candidat socialiste Antonio Costa a permis d’atténuer les rivalités idéologiques. Ce fils de communiste trapu et placide est un pragmatique que trois mandats à la tête de la mairie de Lisbonne – entre 2007 et 2015 – ont rendu très populaire. Signé le 11 novembre 2015, l’accord tripartite s’entend sur trois principes: maintenir la droite dans l’opposition, revenir sur l’essentiel des mesures d’austérité, conquérir de «nouveaux droits sociaux».

Retour de la paix sociale

Un an plus tard, beaucoup a été fait: fin du gel des émoluments des retraités et des fonctionnaires (retour au niveau antérieur à 2011), gratuité des urgences dans les hôpitaux (contre 25 euros, jusqu’alors), hausse du salaire minimum (un des plus bas d’Europe, 535 euros mensuels, 557 en janvier prochain)… Avec un Parti communiste bienveillant et complice, la paix sociale est revenue. L’opinion est majoritairement satisfaite. Même Bruxelles ne trouve rien à redire à cette nation longtemps regardée de haut.

En dépit de lourds problèmes structurels, les exportations et le tourisme ont maintenu le pays à flot. «Les taxes sont lourdes mais j’arrive à dégager 850 à 900 euros par mois et, après deux ans au chômage, je suis content, confie Rui Gonçalves, 28 ans, un conducteur de moto-taxi pour touristes étrangers à Lisbonne. Ma femme gagne 500 euros grâce à Airbnb. C’est un peu difficile, mais on s’en sort.» Lui, comme tous les Portugais, a baptisé le gouvernement de gauche «Gerinconça» – une chose imparfaite et bancale. Mais qui, malgré tout, fonctionne.

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