Chez les frontistes d’à côté

A quelques jours du deuxième tour de l’élection présidentielle, «Le Temps» arpente les fiefs du Front national en France voisine.

Le premier épisode: Dans le Chablais français, en ces vallées où le FN fait abondance de voix


Jour de grande prière à la mosquée de Cluses, seul lieu de culte officiel musulman de la région. Trois cents personnes peuvent être accueillies mais le double se présente. Une salle en sous-sol a été couverte de tapis et des haut-parleurs ont été fixés aux murs pour faire entendre le sermon de l’imam. L’Association Espoir, qui gère la mosquée, a fait depuis longtemps des demandes d’aménagement. «On nous a promis un nouveau PLU (plan local d’urbanisme, ndlr) qui pourrait autoriser des travaux, la mairie nous a fait savoir qu’ils seraient réalisés», indique Atmana Derradji, le recteur.

Pour bon nombre de membres de la communauté musulmane de Cluses – 18 000 habitants, dont 20% d’origine étrangère –, les raisons de ce délai sont avant tout politiques. Cluses, ville ouvrière posée au cœur de la vallée de l’Arve parmi les usines de décolletage, est le bastion du Front national en Haute-Savoie, avec des scores qui frôlent parfois les 45%. Au soir du 23 avril, Marine Le Pen est arrivée en tête avec 23,26% des voix. Le maire est un divers droite mais sa majorité est fragile et le Front est à l’affût.

Dominique Martin, homme du FN dans la région

Le FN, ici, c’est avant tout un homme: le député européen Dominique Martin, 56 ans dont 30 de militantisme. En 1983, il ne recueillait que 0,5% des voix aux municipales. En 2014, il virait en tête avec 31,4% mais une coalition républicaine le battait au second tour de… 222 voix. Dans ce contexte tendu, une autorisation d’agrandissement de la mosquée ferait le jeu de l’extrême droite.

A ce propos: Le Front national espère s’emparer d’une ville de Haute-Savoie

En ville, on est loin de «la France apaisée», le slogan frontiste de 2016. Une habitante, la trentaine: «Nous sommes envahis et j’espère que Marine tiendra les promesses de son père. Il faut les renvoyer chez eux, ils sont venus en bateau, ils peuvent repartir à la nage, ils se sont engraissés chez nous, on les a soignés et nourris, ils sont en forme.»

Les Ewües, quartier dit sensible

L’amalgame est fréquent dans la région où on ne fait même plus la distinction entre réfugiés arrivés récemment et population française d’origine étrangère. Celle-ci vit essentiellement aux Ewües (3500 habitants), le quartier dit sensible de Cluses qui, selon Dominique Martin, «est une zone de non-droit où [sa] voiture, par exemple, a été caillassée». Il raconte: «La municipalité leur a dit: on vous laisse un périmètre de 200 m sur 50, vous faites ce que vous voulez, le deal, le halal et vous nous fichez la paix en ville.»

Une main-d’œuvre importée

Dans les années 80, l’industrie du décolletage florissante est allée chercher une partie de sa main-d’œuvre au Maghreb. Les hommes sont venus, leurs femmes les ont rejoints, des HLM ont été construites, des enfants sont nés et sont devenus français. Les crises qui se sont succédé, dont la dernière en 2008, ont touché de plein fouet cette frange de la population et l’ont précarisée. «Le décolletage rembauche en ce moment mais les troisième génération d’ici subissent un délit de faciès», accuse Driss Ouaddou, un enfant des Ewües, employé par Rolex à Plan-les-Ouates, à Genève.

C’est aux alentours de Cluses que vivent la plupart des personnes recensées fichiers S en Haute-Savoie. L’an passé à Marnaz, près de Cluses, un présumé salafiste, ancien bagagiste à l’aéroport de Genève, a été suspecté d’endoctriner les résidents d’un foyer de travailleurs, dont de jeunes migrants. Il avait transformé la salle de jeux en mosquée. Il a été assigné à résidence puis a pris cinq mois de prison pour s’être éloigné de son domicile.

Dimanche, des émeutes?

Pour Atamna Derradji il y a donc urgence à réunir les fidèles dans un lieu officiel et contrôlé par les anciens. «Ici nous avons un imam formé mis à disposition par la Grande Mosquée de Paris, qui prêche en arabe et en français, les jeunes comprennent son prêche, ils sont moins tentés d’aller chercher n’importe quoi sur Internet ou ailleurs», assure-t-il.

Certains craignent des émeutes dimanche soir dans l’hypothèse d’une victoire de Marine Le Pen. Dominique Martin n’y croit pas: «Ces gens ont besoin d’autorité. Avec les Le Pen au pouvoir ils ne bougeront pas, parce que cela signifiera que la France est de retour et qu’il faut se tenir à carreau.» L’argument, un brin néo-colonialiste, sera diversement apprécié aux Ewües.

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