Le sénateur Jean-Marie Bockel a des raisons d’être inquiet. L’ancien maire de Mulhouse, passé du Parti socialiste à la droite sous le quinquennat Sarkozy, sait que le Front National a le vent en poupe dans la nouvelle grande région Alsace-Lorraine-Champagne Ardennes, dont il a dénoncé le regroupement dans le cadre de la réforme territoriale de décembre 2014. «Tout montre que le mécontentement engendré par cette décision, en s’ajoutant aux difficultés économiques, dope la popularité du FN qui, en Alsace, a un discours très identitaire», confirme-t-il au Temps.

Les derniers sondages, il est vrai, sont éloquents: la liste FN conduite par Florian Philippot, le bras droit de Marine Le Pen qui échoua en mars 2014 à se faire élire maire de Forbach (Moselle), obtiendrait 32% des voix au premier tour des régionales le 6 décembre, contre 30% pour la liste Les Républicains (droite).

L’Alsace était la seule région restée à droite à l’issue des précédentes régionales de 2010. Les vingt et une autres avaient été conquises par la gauche qui, pour l’heure, paraît en mesure d’en conserver trois (Bretagne, Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées, Aquitaine-Limousin-Poitou-Charentes).

Une triple victoire jugée peu probable

Cette poussée attendue du FN en Alsace, terroir frontalier éminemment symbolique, pourrait être la cerise sur le gâteau pour le Front National, donné en tête dans deux autres régions: la Provence-Alpes-Cote d’Azur (PACA) où la liste conduite par la jeune députée Marion Maréchal Le Pen fait jeu égal avec la droite au premier tour (34% des voix), et le Nord-Pas de Calais-Picardie, où celle emmenée par Marine Le Pen dépasserait les 40%.

Une triple victoire à l’issue du second tour, le 13 décembre, est encore jugée très peu probable. Mais le seul fait que l’hypothèse soit évoquée par les médias et les enquêtes d’opinion illustre la très bonne santé politique du FN, second parti de France après les élections départementales de mars 2015 avec 22,2% des suffrages au niveau national, derrière l’union de la droite à 27,6%.

Confirmation de sa stratégie d’implantation locale, la formation de Marine Le Pen présente pour la première fois des listes dans l’ensemble des futures treize grandes régions issues de la réforme territoriale. Elle est par ailleurs avantagée par le faible nombre de listes dissidentes d’extrême droite (une en PACA, l’autre en Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées), ce qui lui assure d''ores et déjà d’être présent au second tour (10% des voix requises en métropole, 7% en Corse).

La tentation du vote FN à droite

Closes ce lundi 9 novembre, les élections régionales françaises verront s’affronter une dizaine de listes environ par région, dans un scrutin à la proportionnelle, pondéré par une prime «majoritaire» accordée au parti arrivé en tête au second tour. Celui-ci reçoit en effet automatiquement un quart des sièges à pourvoir, les autres étant répartis entre les différentes listes en fonction de leurs scores. Il suffit donc, en moyenne, que le FN atteigne 34% des voix au second tour pour qu’il remporte la majorité des postes de conseillers régionaux.

Deux hypothèses sont redoutées par Les Républicains (LR) de l’ancien président Nicolas Sarkozy. La première est un effondrement de la gauche, confrontée de plus aux divisions entre socialistes, écologistes, front de gauche et communistes: «Le FN a toutes les chances d’en profiter car beaucoup d’électeurs de gauche vont se réfugier dans l’abstention, voire voter pour ses listes», juge l’eurodéputé LR Arnaud Danjean, tête de liste dans le département de Saône-et-Loire.

La seconde est la tentation du vote FN au sein d’une partie de la droite traditionnelle, par exemple du côté des partisans de l’ancienne ministre Nadine Morano, privée d’investiture en Lorraine pour avoir osé parler d’une «France de race blanche».

L’audience de Nadine Morano ou d’un personnage comme l’ancien ministre Philippe de Villiers dont le livre récent est un best-seller, inquiète Nicolas Sarkozy, conscient que ces régionales à la proportionnelle, où le FN a engagé ses têtes d’affiches, peuvent être l’occasion rêvée d’un nouvel avertissement électoral comme le furent, en mai 2014, les élections européennes remportées par ce dernier avec 24,9% des voix.

Marine Le Pen décline les convocations de la justice

Cette passe d’armes favorable incite aussi Marine Le Pen à tenir bon face aux convocations de la justice, qui veut l’interroger dans le cadre de l’enquête entamée depuis avril 2014 sur le possible recours, par le Front National, à des méthodes illégales de financement durant la campagne des législatives de 2012. Le Monde a révélé que la présidente du FN avait refusé de se rendre à une nouvelle convocation des juges lundi, après avoir décliné une première fois le 13 octobre. Elle argue du fait que son calendrier de campagne en Nord-Pas de Calais-Picardie ne lui en laisse pas le temps.

Le 21 octobre dernier, celle-ci avait aussi refusé, à la dernière minute, de se rendre sur le plateau de l’émission de France 2 «Des paroles et des actes» pour protester contre la présence, imposée selon elle à la dernière minute, de ses principaux adversaires Xavier Bertrand (LR) et Pierre de Saintignon (PS).

Soucieuse d’apparaître comme la patronne d’un parti capable de gouverner demain des régions, et après-demain la France, Marine Le Pen a poursuivi par ailleurs son travail de «purge» du parti en écartant cette semaine l’eurodéputé Aymeric Chauprade qui avait été tête de liste en Île de France pour les européennes. Cité dans la sulfureuse affaire «Air Cocaïne», ce dernier incarnait l’aile dure de la formation très axée sur l’idée du grand remplacement de la population française par les musulmans.