Afrique

A la frontière entre l’Ethiopie et l’Erythrée, les habitants revivent

Il y a un mois, les chefs d’Etat éthiopien et érythréen rouvraient officiellement, dans la ville de Zala Ambessa, la frontière entre les deux pays, fermée depuis la guerre de 1998 à 2000. Aujourd’hui la région renaît

Les larmes montent encore facilement aux yeux de Fana, trois semaines après les retrouvailles. Pendant vingt ans, cette habitante de Zala Ambessa, dernière ville éthiopienne avant l’Erythrée, n’a eu aucune nouvelle de sa sœur aînée, installée de l’autre côté de la frontière. Elle ignorait même si elle était encore vivante. Après la guerre de 1998-2000, qui a fait entre 70 000 et 100 000 morts, la route entre les deux pays est restée close, gardée par l’armée. Les communications téléphoniques étaient également coupées, ne laissant à certains l’espoir d’avoir des nouvelles que via des proches, réfugiés à l’étranger.

Le 16 septembre, Zebib* a enfin rejoint Zala Ambessa, quelques jours après la réouverture de la frontière terrestre. «Je suis tellement contente… Je n’ai pas de mots, témoigne Fana, coiffée de ces tresses traditionnelles plaquées sur le crâne. On a été séparées pendant vingt ans, j’ai eu l’impression que ça avait duré le double.» Son aînée, assise sur un lit, semble fatiguée. Elle n’a emporté que le minimum avant de partir. «J’avais hâte de retrouver ma mère et mes frères.» Malheureusement, Zebib ne reverra jamais l’un d’eux, décédé durant son absence. Derrière son regard inquiet, elle pense à son mari et à sa fille restés en Erythrée. «Ma fille avait très envie de venir avec moi. Mais elle n’a pas pu avec ses deux jeunes enfants. Je l’ai laissée en pleurant», regrette-t-elle.

Frontière ouverte

Comme Zebib, des milliers de personnes passent la frontière chaque jour à Zala Ambessa, depuis sa réouverture à l’occasion du Nouvel An éthiopien. Pour l’instant, en l’absence de poste de douane, seuls des soldats érythréens contrôlent le point de passage. Chaque citoyen des deux pays peut circuler sans visa. Quelques centaines de mètres après l’entrée en territoire éthiopien, un passager d’un minibus, arrêté sur le bas-côté de la route, sort fumer une cigarette. L’homme d’une cinquantaine d’années nous montre son permis de conduire américain, qui lui a suffi pour franchir la frontière. Erythréen, il a fui pour les Etats-Unis il y a des années et voulait revoir son pays. Faute de passeport, il ne pouvait pas prendre l’avion, malgré la reprise des liaisons aériennes entre Addis-Abeba et Asmara mi-juillet.

A côté des minibus de passagers, des camions défilent, transportant du carburant, ou chargés à ras bord de ciment, de métal, de denrées chères en Erythrée, en contrepartie desquels les commerçants apportent des produits électroniques à moindre prix. La reprise du commerce irrigue toute la région du Tigray, dans le nord de l’Ethiopie. Certains marchands font plusieurs allers-retours quotidiens.

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A Mekele, agglomération éthiopienne de 216 000 habitants, selon le dernier recensement de 2007, à trois heures de la frontière, les files d’attente aux stations-service sont interminables. Chez le voisin, l’essence est rationnée à «10 litres de fuel», témoigne un Erythréen dans la presse locale, qui estime le prix du litre à cinq fois moins cher en Ethiopie que dans son pays. Dans les cafés de Zala Ambessa, des nakfas, la monnaie érythréenne, sont échangés sous le manteau contre des birrs éthiopiens.

Les commerçants locaux profitent eux aussi de ces échanges. «Avant on ne faisait rien de la journée, explique l’une d’entre eux, maintenant je gagne entre 200 et 400 birrs [entre 7 et 14 CHF] les jours de marché.» Une de ses clientes qui habite dans un village voisin de l’autre côté de la frontière y trouve aussi son compte. «Les pommes de terre, les tomates sont très chères chez nous. Mais maintenant que je peux venir en acheter ici les prix baissent.» Elle repart à pied vers chez elle, portant sur son dos son sac de provisions de plusieurs kilos.

La fuite des Erythréens

Selon l’un des responsables administratifs de la commune, parmi les Erythréens «il y a ceux qui font du commerce et repartent, d’autres qui veulent rester et ont assez d’argent pour louer une maison, les troisièmes veulent rester mais n’ont pas d’argent et rejoignent les camps de réfugiés». Selon lui, entre 300 et 400 personnes traverseraient chaque nuit la frontière vers l’Ethiopie. Au total, l’Union européenne et le Conseil norvégien pour les réfugiés (NRC) estiment entre 10 000 et 15 000 le nombre de passages dans ce sens depuis mi-septembre. L’agence gouvernementale ARRA, qui gère les camps de réfugiés en Ethiopie, continue d’enregistrer ceux qui demandent l’asile.

Avant l’aube, sur le chemin de Zala Ambessa, des camions remplis de militaires éthiopiens passent en sens inverse. Le 11 septembre, le premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, avait annoncé que les militaires postés sur les 1000 kilomètres de frontière seraient «rassemblés dans des camps» pour atténuer les tensions. Les habitants d’Alitena, autre village frontalier, confirment que l’armée a plié bagage près de chez eux. La majorité du peuple irob qui vit ici est catholique, une religion rare en Ethiopie où les trois quarts de la population sont orthodoxes et musulmans.

Nombreux disparus

Chaque dimanche, entre 100 et 200 fidèles, drapés de blanc, convergent vers l’église. Beaucoup ont des proches installés de l’autre côté de la montagne qu’on aperçoit au loin et qui sépare l’Ethiopie de l’Erythrée. «On a prié tous les jours pour la paix», confie l’un des prêtres de la paroisse. Récemment, il s’est rendu à Asmara et Senafe, une commune voisine, pour revoir sa famille. «Ça change la vie, on a pu discuter ensemble.» Mais comme lui, beaucoup s’interrogent sur le sort de nombreux disparus «kidnappés», selon certains par le régime du dictateur érythréen Isaias Afwerki, au moment du conflit. «On a demandé aux Erythréens qu’on a vus, mais ils n’ont aucune nouvelle», se désole le père Nigussie. A Zala Ambessa, il s’agirait d’une dizaine de personnes.

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Après des années d’espoir, la réouverture de la frontière offre aux peuples l’opportunité d’être enfin réunis. «Les deux dernières années m’ont permis de comprendre les souffrances des gens dans les zones frontalières, affirme Bihan Gebreyesus, doctorant érythréen qui a réalisé son travail de terrain dans la région. Donc c’est un bon début.» Mais ce changement majeur lève aussi le voile sur l’un des régimes les plus fermés du monde, dont on se demande s’il survivra à cette redistribution des cartes.

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