Le président américain Donald Trump veut ériger un mur à la frontière mexicaine. «Le Temps» en parcourt le tracé pendant une semaine.

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A San Diego, le «mur» se jette dans le Pacifique. Côté américain, la plage est déserte. Le bruit des vagues est couvert par celui des hélicoptères qui font d’incessants va-et-vient. Et par la musique qui émane de la Jeep d’un agent de la Border Patrol, posté pendant des heures face au Mexique. Pas vraiment de quoi inspirer les Californiens: ils ont de belles plages un peu plus loin, sans barbelés, sans panneaux leur indiquant de ne pas s’approcher de la palissade, sans caméra qui enregistre leurs moindres faits et gestes. De l’autre côté, à Tijuana, c’est le contraste: des familles mexicaines et des chiens profitent de la plage, presque accolés aux longues barres rouillées. Un pélican passe nonchalamment au-dessus de la barrière.

Toucher des proches à travers un grillage

Le week-end, l’ambiance est un peu différente. Le parc de l’Amitié, qui porte aujourd’hui très mal son nom, ouvre pendant quelques heures, de 10h à 14h. C’est là que des familles, sous l’étroite surveillance de la Border Patrol, peuvent, l’espace d'un instant, franchir la première barrière côté américain, se retrouver dans le no man’s land habituellement proscrit qui sert de passage pour les Jeeps des gardes-frontière, et se diriger vers la deuxième. Pour enfin pouvoir, à travers un grillage, toucher, embrasser leurs proches. C’est le sort de familles séparées par la politique migratoire.

Ce parc a été inauguré en 1971 par Pat Nixon, l’épouse du président Richard Nixon. On y accède en traversant une sorte de réserve naturelle, avec des pancartes avertissant de la présence de serpents à sonnette. Jusqu’à mi-2009, les gens des deux côtés de l’unique barrière pouvaient, à cet endroit, s'étreindre, se passer des objets, presque sans restriction. Puis, le parc a fermé, le temps de construire une nouvelle barrière, en acier cette fois, de six mètres de haut. Il a rouvert en 2012. Mais désormais, les agents de la Border Patrol patrouillent en permanence en Jeep, en quad et à cheval dans ses environs. Sans oublier les hélicoptères qui tournent comme des vautours dans le ciel, à la recherche du moindre déplacement suspect.

«Battus par des agents»

Tijuana jouxte l’agglomération de San Diego. A Nogales, c’est la même ville qui est coupée en deux. Côté mexicain, dans la province de Sonora, les migrants arrivés jusqu’à la frontière – beaucoup viennent d’Amérique centrale – et ceux qui ont déjà été refoulés ont surtout deux endroits où se réfugier l’espace de quelques jours: l’Albergue San Juan Bosco et les locaux du Kino Border Initiative (KBI), géré par un père jésuite, Sean Carroll. Ce dernier s’est donné une mission: humaniser la frontière et renforcer la solidarité binationale. Il dénonce les traitements «inhumains» auxquels sont soumis ceux qui tentent de passer aux Etats-Unis. Un tiers des migrants arrêtés par les gardes-frontière, dit-il, se plaignent d’abus. «Nous avons reçu des clandestins dans notre centre qui ont été battus par des agents de la Border Patrol», ajoute-t-il. «Nous documentons ces cas et, quand nous disposons de suffisamment de preuves, nous portons plainte.»

Près de 40% des déportés sont des personnes qui ont été placées en détention dans la région dans laquelle ils vivaient parfois depuis des décennies.

Récemment, Miguel, un étudiant en journalisme à l’Université de Tegucigalpa, a trouvé refuge au comedor du père Sean Carroll. Menacé par des gangs, il a fui le Honduras avec sa femme enceinte, Clara. Son objectif: obtenir l’asile aux Etats-Unis. Il ne fait donc pas partie de ceux prêts à affronter le désert hostile, parfois au péril de leur vie. Du moins, pas pour l’instant. Arrivés à Nogales Sonora après quelques semaines de détention dans le sud du pays, Miguel et Clara ont eu leur premier enfant, Paloma. Joanna Williams, qui travaille pour KBI, est devenue sa marraine. Mais comme elle le pressentait, le bonheur de la petite famille n’a été que de courte durée. «J’avais cette crainte, elle s’est confirmée: leurs demandes d’asile sont traitées séparément. Ils ont été séparés. Le père est maintenant en détention côté Etats-Unis et la mère et le bébé ont été libérés», raconte Joanna Williams.

Elle souligne par ailleurs que la fréquentation du refuge est en baisse depuis quelques mois. «Mais il y a un changement concernant le profil des gens qui se retrouvent chez nous: désormais, près de 40% des déportés sont des personnes qui ont été placées en détention dans la région dans laquelle ils vivaient parfois depuis des décennies, et pas parce qu’ils venaient de passer la frontière illégalement. Ce chiffre a doublé. Les séparations précipitées de familles sont plus nombreuses.»

L’histoire de Guadalupe

A Nogales, un nom résonne encore. Celui de Guadalupe Garcia Aguilar. C’est le premier cas de déportation fortement médiatisé depuis que Donald Trump a édicté son décret sur la migration illégale le 25 janvier. Arrêtée en 2008 à Phoenix par le shérif Arpaio alors qu’elle travaillait avec un faux numéro de Sécurité sociale, elle a été libérée six mois plus tard grâce à l’intervention de l’ONG Puente. A une condition: chaque année, elle devait se présenter devant des fonctionnaires de l’ICE, acronyme de l’Immigration and Customs Enforcement. Un moment toujours source de stress. Surtout depuis 2013: Guadalupe était sous le coup d’un ordre d’expulsion, que les autorités avaient jusqu’ici renoncé à appliquer.

Le 8 février, elle s’est donc pliée à ce contrôle de routine, comme elle l’avait fait pendant huit ans. Mais la guerre lancée par Donald Trump contre les clandestins «criminels», même ceux qui ont commis des petits délits ou qui sont soupçonnés d’en avoir commis, lui a fait craindre le pire. Et elle avait raison. Accompagnée par son avocat, Guadalupe n’est pas ressortie du bâtiment officiel, là où sa famille et des membres de Puente l’attendaient en chantant: «No está sola!» Elle a été embarquée dans une camionnette, menottée et déportée vers Nogales, la ville par laquelle elle était arrivée il y a vingt et un ans. Ni les cris «Libération, pas déportation!», ni la tentative d’un homme de s’accrocher à une roue de la camionnette – les protestataires liés à Puente sont parfois adeptes de méthodes fortes – n’ont pu empêcher son expulsion.

Aujourd’hui, Guadalupe vit quelque part dans le centre du Mexique, loin de son mari et de leurs deux enfants, restés aux Etats-Unis. Après avoir été au cœur d’un battage médiatique, ils ne veulent plus exposer leur situation familiale dans les médias.

Un réseau de consulats mexicains

Ce genre de drame est fréquent. Ixtchel Solano, elle aussi, l’a vécu. Elle aussi a deux enfants nés aux Etats-Unis et donc Américains. Elle vivait à Los Angeles depuis son enfance, jusqu’à sa déportation, il y a deux ans. Elle vit aujourd’hui à Tijuana, où elle travaille pour l’association Madres y Familias Deportadas en Acción. Son aînée est restée aux Etats-Unis. La cadette a choisi de la suivre, avec une grosse contrainte: se lever tous les jours à 4h30 du matin pour se rendre à l’école côté américain. Comme beaucoup de pendulaires en situation légale, qui préfèrent vivre au Mexique pour des raisons économiques.

Pour faire face à ces situations de clandestins refoulés, le Mexique dispose d’une ambassade à Washington, mais surtout de 50 consulats disséminés dans tout le pays. Dont un à Nogales, à quelques centaines de mètres seulement de la frontière. Le vice-consul rencontré ce jour-là précise que les agents de la Border Patrol sont censés demander aux migrants mexicains qu’ils attrapent s’ils veulent un soutien de leur consulat. Le font-ils vraiment? Il reste évasif.

Vingt-sept milliards de dollars en 2016

Avec sa chasse aux clandestins, Donald Trump s’attaque aussi à la sensible question des remesas, les sommes d’argent envoyées au Mexique par les migrants travaillant aux Etats-Unis. En 2016, elles représentaient 27 milliards de dollars, l’équivalent de 2,6% du PIB, un record. Il s’agit souvent du principal revenu de familles mexicaines, d’où l’obsession de déportés d’y retourner. Donald Trump continue de vouloir adresser le gros de la facture de la construction de son mur au président mexicain. Il a déjà averti: il pourrait ponctionner une partie des remesas pour se faire rembourser. En attendant, côté mexicain, les déportés qui restent près des grilles un peu hagards ont beau être un brin désillusionnés, ils n’ont qu’une idée en tête: essayer une nouvelle fois de passer. Malgré Trump. Certains en sont à leur sixième tentative.

«Cela devient plus difficile. Depuis que Donald Trump est au pouvoir, les passeurs ont augmenté les prix», souligne Sergio Garcia, avec son accent chantant. Journaliste, il travaille comme porte-parole pour la municipalité de Nogales Sonora, côté mexicain donc. Pour lui, cette idée de mur est une «offense supplémentaire infligée au Mexique».

La corruption est très présente des deux côtés de la frontière, dit-il, et la guerre contre le narcotrafic est «una farsa». «Comment expliquer que la frontière sud du pays le plus puissant du monde soit ainsi contrôlée par des groupes armés et des cartels? Les Etats-Unis ont tout intérêt à ce que le trafic de drogue subsiste.» En 2009, un certain Richard Padilla Cramer avait facilité un important trafic de stupéfiants et protégé des narcotrafiquants, à force d’infiltrer ces réseaux. Il l’a admis et a plaidé coupable. C’était un haut fonctionnaire antidrogue. Il a notamment été chef de l’ICE dans la ville de Nogales.


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Carnet de route:

Des policiers en tenue de combat à Juarez

Le Mexique, on y a goûté à deux endroits: à Nogales, ville à cheval entre l’Arizona et la province de Sonora, puis du côté de Juarez, le pendant d’El Paso, au Texas.

A El Paso, on s’était d’abord dit qu’on n’allait pas forcément prendre le risque d’aller «de l’autre côté». Ciudad Juarez traîne une sale réputation: elle a pendant longtemps été considérée comme la ville la plus dangereuse du monde, minée par une guerre des cartels de la drogue. La «capitale mondiale du meurtre», avec un triste record de féminicides. Mais deux margaritas ont fini par nous convaincre d’y faire un saut. Ou plutôt le barman José, qui les préparait avec passion. Depuis que l’armée mexicaine est intervenue en 2009 pour tenter de neutraliser les membres de cartels et les paramilitaires, Juarez n’est plus autant coupe-gorge qu’avant, m’a-t-il assuré. Les sicarios, ces sanguinaires tueurs liés aux cartels, sont moins actifs.

Un «mur» mité

Lui-même est arrivé illégalement aux Etats-Unis, il y a vingt ans. «J’étais avec mon oncle. A l’époque, on m’avait juste conseillé de dire «American!» en passant la douane. Je l’ai fait – je ne connaissais aucun autre mot en anglais – et j’étais aux Etats-Unis! Ce n’était pas plus compliqué que ça. Les temps ont beaucoup changé.» Il rigole.

Bastion démocrate dans un Etat républicain, El Paso, opposée au projet de mur de Trump, est aujourd’hui considérée comme une des villes les plus sûres des Etats-Unis. A cause de la forte présence de la Border Patrol et de la police. Ici, la barrière court sur une courte distance. Par endroits, elle s’arrête abruptement, ou présente des «trous» comblés par une jeep de la Border Patrol postée devant. Un «mur» mité, en somme. Curieux.

On part rejoindre Juarez à pied. Il faut payer 50 cents pour traverser le pont qui enjambe le Rio Bravo. Pas de passeport à montrer, rien d’ailleurs ne prouvera jamais notre passage au Mexique. De l’autre côté, la ville est très animée, avec une forte présence policière. Les agents patrouillent en groupe, à pied, en jeep et en quad. En tenue de combat, épais gilets pare-balles moulant le torse, et armés jusqu’aux dents. Parfois le visage masqué. Là encore, on nous fait clairement comprendre qu’il vaut mieux éviter de s’aventurer dans certains quartiers.

Et la tequila?

Cette fois, le retour côté américain était plus compliqué. Une douanière plisse les yeux en voyant notre visa de journaliste. Elle abandonne son guichet et nous dirige vers une salle pour «vérification». Zut. On doit déposer ses affaires à l’entrée, s’asseoir – des menottes sont accrochées à la chaise – et attendre de se faire interroger. Une situation désagréable. Un agent à l’allure bonhomme se pointe, visiblement de bonne humeur. Il n’avait qu’un mot à la bouche: «tequila». «Quoi, vous rentrez du Mexique et vous n’avez même pas acheté de tequila?» Un piège? On bredouille qu’on n’aime pas trop ça. On ne saura jamais si c’était un test ou non.

A Nogales, le retour sur sol américain avait aussi pris plus de temps que prévu. Passé les petites tracasseries habituelles et le tampon dans le passeport que l’agent prétendait ne pas trouver – il était pourtant très visible –, il restait la dernière question: «Et là, vous transportez quoi, dans ce sac en plastique?» Moi, sans me rendre tout de suite compte de l’absurdité de la situation: «Oh, juste trois crânes!» Le douanier a vite compris qu’il s’agissait de têtes de mort en céramique richement décorées, un classique de l’artisanat local. Ouf.


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