L’injection de béton a échoué. Tout au long du week-end, les six cents employés présents dans la centrale de Fukushima ont tenté de colmater les fuites apparues dans l’enceinte de son réacteur numéro deux.

En vain. Selon les dernières mesures opérées dimanche soir, heure locale, de l’eau hautement radioactive continuait de s’échapper de l’un des puits fissuré de ce réacteur, s’écoulant dans l’océan Pacifique. Une nouvelle tentative de colmatage à l’aide de résine absorbante doit avoir lieu ce lundi, alors qu’une barge dotée de réservoirs capables de contenir plus de 10 000 tonnes doit venir s’arrimer face à la centrale, afin d’alimenter les systèmes de refroidissement désormais rétablis, et d’évacuer l’eau utilisée jusque-là dans les cuves des quatre réacteurs, où les barres de combustible nucléaire sont toujours en surchauffe. Fait paradoxal après deux semaines d’arrosage intensif des enceintes de protection des réacteurs, l’urgence est en effet d’évacuer l’eau contaminée pour permettre à ceux que la presse surnomme désormais les «liquidateurs» de stopper l’hémorragie radioactive. Patauger dans une telle gadoue est hautement dangereux pour les quelque 600 employés présents sur le site, dont 17 auraient été irradiés. Les conditions de survie de ces derniers, qui estiment eux-mêmes être des «kamikazes» dans les messages adressés à leur famille, ont été révélées en fin de semaine par Tepco, la firme énergétique propriétaire du site. Tous dorment dans les salles de réunion ou les couloirs de Fukushima où la radioactivité par heure est plus importante que celle tolérée sur les centrales européennes en un an! Leur régime alimentaire frugal, et les protections inadéquates dont ils ont disposé jusqu’à ces derniers jours, suscite, au fil des révélations, la colère de l’opinion dans l’Archipel.

La crainte d’une pollution maritime – que les autorités contestent, jugeant que les radiations se dissipent dans l’océan malgré un taux quatre mille fois supérieur à la normale – et d’une grave contamination des sols confère de plus en plus à la centrale de Fukushima l’aspect d’un Tchernobyl japonais, dont les parages resteront pour de longues années hors limites. Le premier ministre, Naoto Kan, qui s’est rendu samedi dans la localité de Rikuzentakata, non loin de la centrale, n’a d’ailleurs pas pu répondre aux questions des riverains évacués de la zone des 20 kilomètres, qui lui demandaient quand ils pourraient rentrer chez eux. Les images des policiers vêtus de combinaisons antiradiations pour récupérer dans les localités touchées par le tsunami des cadavres souvent contaminés ont confirmé le risque d’une interdiction définitive d’accès à ces zones, dont les habitants sont partis manu militari au lendemain du tsunami. La controverse bat toujours son plein au ­Japon sur la nécessité ou non d’élargir à 30 kilomètres la zone d’éva­cuation, sachant que les Américains ont très vite décrété, eux, un périmètre de sécurité de 80 km.

Difficile, dans ces conditions, de faire preuve de confiance. Selon la plupart des spécialistes, la seule façon de reprendre le contrôle du site est de recouvrir chaque réacteur endommagé d’une couche de sable et de ciment en guise de couvercle étanche. Mais trouver le personnel, et les volontaires, pour assurer une telle opération vu les risques encourus promet d’être difficile. «Combien de temps cela nous prendra pour stopper ces fuites radioactives? Je pense qu’il est raisonnable de parler de plusieurs mois», a reconnu dimanche soir Goshi Hosono, un parlementaire proche du premier ministre, interrogé par la chaîne de TV Fuji. Juste avant, l’un des directeurs de l’agence nippone pour la sécurité nucléaire avait reconnu que la résine employée «n’avait toujours pas produit d’effets visibles»…

La tragédie de Fukushima alimente désormais une levée de boucliers générale contre Tepco, la société chargée d’approvisionner en électricité le nord de l’île de Honshu. L’action de la compagnie, dont le gouvernement pourrait rapidement annoncer la nationalisation, a dévissé de 80% depuis le séisme du 11 mars, et son directeur général, Masataka Shimizu, a été hospitalisé vendredi. Les critiques ont en particulier redoublé ce week-end lorsque Tepco a annoncé avoir retrouvé les corps de ses deux ouvriers morts dans la centrale le jour du tsunami. Les photos de ces derniers, âgés de 21 et 24 ans, étaient brandies, dimanche, par plus de 800 manifestants antinucléaires regroupés à Tokyo devant le siège de la compagnie discréditée.