La vie peine à reprendre ses droits aux abords du petit port d’Isanohama, sis entre un front de mer détruit par le méga-tsunami du 11 mars 2011 et, à 30 kilomètres plus au nord, la centrale nucléaire de Fukushima. Les grues excavatrices et les bulldozers sont certes passés à l’action depuis l’été, rasant des pans entiers de zones résidentielles dévastées. Mais, un an après la catastrophe, c’est la même impression de désolation. D’horizon zéro.

Dans le quartier fantôme qui jouxte le port, les sols restent jonchés de tonnes de débris et de gravats. Comme si le temps s’était arrêté à l’instant même où frappait la vague meurtrière, haute à cet endroit de 8 mètres. Les premiers à être revenus à Isanohama, au printemps, furent les pêcheurs. Ceux dont les collègues qui étaient en mer, il y a un an, à 14h46, l’heure du séisme qui secoua brutalement la côte, ne rentrèrent jamais au port.

Aujourd’hui, ces pêcheurs dépités retapent leurs bateaux en attendant des jours meilleurs qui ne viendront peut-être jamais. «Il n’y a que ça à faire, se lamente l’un d’eux, Yasuo Ichikawa. Les rejets en mer de la centrale nucléaire ont contaminé les fonds par ici et la pêche est depuis interdite.» L’homme ne cache pas sa colère: «Tepco [l’opérateur de la centrale de Fukushima] et les dirigeants du nucléaire nous ont trompés. Ils disaient que le nucléaire était sûr et que la centrale n’était pas dangereuse. Ils mentaient. On ne retournera pas pêcher avant que cette fichue centrale soit sous contrôle.» Yasuo Ichikawa est d’autant plus amer que le nucléaire était, chez lui, affaire de famille. «Mon fils travaille chez Tepco, sur le site de la centrale, à Daiichi, révèle-t-il. Il mesure le dommage qui touche son père. Je ne lui en veux pas. Que voulez-vous, c’est ainsi…» ajoute-t-il, le regard perdu.

Une centrale encore «fragile»

Et il n’est pas sûr que le sort des pêcheurs des ports de Fukushima, Kita-Ibaraki et Miyagi (les trois préfectures ceinturant la centrale) s’améliore rapidement. Mi-février, Tepco a reconnu que le réacteur N° 3 relâchait encore 70 millions de becquerels par heure (contre 1 milliard par heure au printemps dernier). Officiellement, il n’y a plus de rejets d’eau contaminée en mer – 160 000 tonnes d’eau radioactive sont pour l’heure stockées dans un millier de réservoirs montés près de la centrale. Depuis janvier, les autorités nippones répètent que les trois réacteurs éventrés sont «stabilisés» (c’est-à-dire refroidis à froid), grâce aux opérations de pompage, de traitement et de stockage de l’eau, menées par des techniciens équipés de combinaisons totales et de masques filtrants – il n’y a d’ailleurs plus de robots à l’œuvre. Les autorités assurent que les rejets radioactifs ont baissé – sans avoir pris fin. Sauf que, après avoir souffert de la fonte de plusieurs cœurs, «la centrale reste dans un état fragile. Si le pire est derrière nous, la centrale demeure vulnérable. Le refroidissement à froid cause toujours des problèmes restant à résoudre», déclarait, mercredi dernier au centre des opérations d’urgence d’Okuma (à quelques kilomètres de la centrale), Takeshi Takahashi, l’homme qui, depuis décembre (son prédécesseur a démissionné pour «raisons de santé»), a la lourde charge de réussir les premières opérations d’un démantèlement qui doit durer 50 ans.

Des dizaines de milliers de travailleurs se sont activés depuis un an sur la centrale dans des conditions parfois héroïques. Et les centaines de «liquidateurs» qui s’y relaient désormais ramassent à l’aide de grues les débris dus aux explosions d’hydrogène, surtout autour des réacteurs 3 et 4.

L’objectif est de débuter au plus vite le nettoyage des enceintes des réacteurs afin d’accéder aux piscines abritant les combustibles irradiés, qu’il faudra un jour ou l’autre extraire et stocker ailleurs – un processus aux allures de mécano infernal. Des équipes de dizaines d’hommes se relaient en outre à un rythme effréné dans les parties les plus irradiées. «Des employés travaillent deux ou trois heures d’un coup dans certaines parties de la centrale, mais, dans les spots les plus risqués, notamment dans le réacteur N° 3, ils ne peuvent rester que quelques minutes», précise-t-on au sein de l’état-major de la centrale.

Il est essentiel que la centrale demeure stable jusqu’à son démantèlement final, vers 2060. Car, si un nouveau séisme de forte magnitude et, pire, un nouveau tsunami – possibles à tout moment – venaient à survenir et à vider les piscines, la situation serait soudain plus catastrophique encore.

Des fermiers dans la tourmente

A 30 kilomètres au nord-ouest de la centrale, au creux d’une petite vallée nimbée de sapins, c’est Iitate, un village comme assoupi, si près d’un cauchemar bien réel. Iitate est vidé des siens. Ce ne sont ici que fermes abandonnées, hameaux fermés, de trop rares voitures croisées.

La plupart de ses 1200 habitants ont été évacués, car ici les radiations culminent. Mais Tokue Hosokawa, un fermier de 65 ans, et son épouse refusent de partir, avec leur chienne Mari. Dans leur baraque faite de bric et de broc, autour d’un thé brûlant, ils expliquent le dilemme déchirant au­quel ils font face. «Bien sûr, si nous le pouvions, nous quitterions la ferme, car il y a trop de radioactivité sur ces terres [entre 2 et 7 microsieverts par heure, ndlr]. Mais je refuse d’abandonner mes 30 vaches et mes 33 poneys et chevaux, ils font partie de la famille. On nous a proposé d’être évacués mais sans l’élevage. C’est impossible. Je ne peux pas laisser mes vaches et mes chevaux mourir de faim ici. C’est toute la ferme qui doit être évacuée, les bêtes avec!» clame le fermier.

Faute de pouvoir conjurer la menace invisible des isotopes, et avec le peu de moyens qu’il a, Tokue Hosokawa continue donc de se fournir en foin, «importé de l’étranger». «Plus personne ne veut de mes bêtes, qu’importe. Nous resterons ici. Même sans aide des autorités, je ferai ce qu’il faut…»

Dans un rayon de 20 à 30 kilomètres autour de la centrale, le cas des Hosokawa n’est pas isolé. D’autres fermiers et paysans refusent de quitter leurs terres. On entend d’ailleurs parler continuellement, dans ces alentours maudits, d’histoires de suicides de vieux qui refusaient d’être déracinés, même pour être extraits des radiations.

Décontaminer les sols à tout prix

Le nucléaire a enrobé de son voile invisible une région à la nature délicate, évoquant par endroits les paysages alpestres français et suisses. Les points chauds abondent jusqu’au centre-ville de Fukushima-City, à 60 kilomètres au nord-ouest de la centrale nucléaire. Chaque jour, Wataru Iwata, fondateur à Fukushima du CRMS (Citizen’s Radioactivity Measuring Station), un laboratoire de mesure indépendant, arpente la ville en long et en large au volant de sa camionnette à la recherche de «hot spots», faisant craindre des risques accrus. «La radioactivité en ville est ici bien plus élevée que ne le reconnaissent les autorités, explique-t-il. Les gens sont inquiets car ils ont l’impression qu’on leur cache la vérité. Nous sommes donc là pour prendre des mesures et informer la population des niveaux de radiations dans lesquels ils vivent.» Aussi le mot d’ordre des autorités de la préfecture tient-il aujour­d’hui en un mot: décontaminer.

Encore faut-il pour cela localiser les sols irradiés. Un défi complexe car, après les rejets massifs de la centrale nucléaire en mars 2011, les vents, les pluies, les ruissellements ont dispersé très loin de grosses quantités d’isotopes, sur près d’un millier de kilomètres carrés, dont 600 comprenant 34 «zones rouges» délimitées après l’étude de 2200 lieux par 400 techniciens. Certaines de ces zones sont inhabitées, mais présentent une radioactivité exponentielle atteignant ou dépassant «1,4 million de becquerels de césium 137 par mètre carré», soit le premier niveau (zone 1) décidé par l’ex-URSS en 1986 pour forcer l’évacuation des populations après l’accident de Tchernobyl.

Dans 132 autres zones moins touchées, les mesures dépassent 555 000 becquerels au mètre carré. Les autorités ont localisé des poches radioactives jusqu’à Niigata (ouest), Nagano (centre), et même Tokyo (touchée dès le 15 mars 2011 par du césium 137). «Détecter tous les dépôts radioactifs est une course contre la montre qui risque de prendre des années. Ils sont dispersés sur une surface gigantesque», constate Wataru Iwata.

La radioactivité est aussi disséminée que très localisée. Un terrible casse-tête. L’urgence, pour l’heure, reste de traiter la langue de terre la plus irradiée (70 kilomètres de long sur 20 de large) à l’ouest et au nord-est de la centrale. C’est là que résidaient les 73 000 personnes évacuées de chez elles (à moins de 30 kilomètres des réacteurs), plongées depuis dans le désarroi de leur exil forcé. Beaucoup savent qu’ils ne pourront sans doute jamais regagner leur maison.

Dans cette «zone interdite» a été relevé à Futaba, près de la centrale, un record de 470 millisieverts (une exposition supérieure à 1000 millisieverts, ou 1 sievert, peut causer un risque très accru de cancer). Dans les territoires non évacués, au-delà de la zone interdite, 80 000 personnes au­raient reçu des doses radioactives non négligeables depuis mars 2011. Aussi la préfecture de Fukushima extrait-elle depuis des mois la terre contaminée des cours des crèches, des écoles et lycées des villes de la préfecture. «Décaper la terre des écoles est une tâche épuisante mais nous devons l’accomplir sans hésitation, concède Mitsuki Yoshida, un travailleur à l’œuvre au volant d’une grue pelleteuse dans le parc Muriai, dans un quartier central de Fukushima-City. On extrait la terre, on la retourne, puis on l’enterre quelques mètres plus loin à 2 mètres de profondeur.» Les gens de Fukushima y croient.

Craintes sur la santé

Il n’empêche, selon les autorités, la plupart des écoliers de Fukushima examinés ont reçu dans les premières semaines de l’accident une dose d’iode radioactif, retrouvée «en faible quantité» dans leur thyroïde. «L’inquiétude est grande dans les familles, qui craignent les effets radiologiques de l’accident, reconnaît Hiroaki Yokota, l’un des responsables du Centre de Fukushima pour la santé et le bien-être. C’est la première fois au Japon que nous faisons face à une catastrophe nucléaire. Il y a beaucoup d’inconnues. Aussi vérifions-nous ici la santé des enfants, des femmes enceintes, la présence d’éventuelles radiations externes et internes. Nous testons l’alimentation, les légumes, la viande, le riz, le poisson… Mais, conséquence plus prévisible, les dépenses de santé de la préfecture ont déjà explosé!» Les effets des radiations ne sont pas tout.

L’impact psychologique est lui aussi énorme. Les gens de Fukushima vivant dans un rayon de moins de 100 kilomètres de la centrale nucléaire sont depuis un an soumis à un stress perpétuel. Certains avouent être «traumatisés». Parmi les dizaines de milliers d’évacués, relogés tant bien que mal, les autorités ont reconnu des suicides et des décès prématurés. 600 Japonais n’ont pas survécu à l’épreuve, dont de nombreuses personnes âgées mortes d’épuisement. Le nucléaire a ceci de particulier que l’angoisse qu’il suscite peut aussi tuer à petit feu.