Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, le maréchal Paul von Hindenburg, âgé de 66 ans est à la retraite depuis 3 ans. C’est «un parfait inconnu du grand public», raconte Wolfram Pyta, historien de l’Université de Stuttgart et auteur d’une biographie du maréchal.

Conformément à son «plan Schlieffen», l’Allemagne a porté début août tout son effort militaire initial sur le front ouest, vers la France, tablant sur une mobilisation laborieuse de la Russie, très en retard en terme d’infrastructures.

Mais l’armée russe se mobilise beaucoup plus vite que prévu et commence dès le 17 août à déferler sur la Prusse orientale, bousculant des forces allemandes deux fois moins nombreuses et semant la panique dans la population civile

Le 20 août, pressée par les Ière et IIe armées russes emmenées respectivement par Pavel Rennenkampf et Alexandre Samsonov, la VIIIe armée allemande est aux abois, et son commandant, le général Maximilian von Prittwitz, est relevé de son commandement.

Hindenburg et Ludendorff à la rescousse

Hindenburg est sollicité pour sortir de sa retraite et le remplacer, avec à ses côtés Erich Ludendorff, un officier supérieur qui s’est illustré en Belgique mais est trop jeune pour être nommé officiellement chef d’armée.

Les deux hommes stoppent la retraite des troupes allemandes pour sauver coûte que coûte la capitale de Prusse orientale, Königsberg (Kaliningrad).

Prise en étau entre Rennenkampf au nord et Samsonov au sud, les troupes allemandes vont parvenir à renverser totalement la situation en quelques jours, le rapport de force, grâce à une stratégie aussi risquée qu’inspirée.

La VIIIe armée allemande se scinde en deux: un petit groupe est chargé de ralentir l’avancée de Rennenkampf au nord, alors que le gros de la troupe part à la rencontre de Samsonov au sud.

Ce dernier, en voulant à tout prix prendre les soldats allemands à revers, s’est coupé de son ravitaillement et se retrouve piégé dans une zone forestière entourée de marais, où ses soldats se font massacrer lorsque l’offensive allemande est lancée le 26 août.

Samsonov finit par se suicider dans un bois le 29 août et plus de 100.000 soldats russes sont faits prisonniers.

Quelques jours plus tard, Rennenkampf sera défait à son tour près des lacs Mazures.

Le «miracle» de Tannenberg

L’avancée russe est définitivement stoppée, et l’armée allemande va dès lors entamer une longue et inexorable avancée vers l’est jusqu’à la paix de Brest-Litovsk, signée en mars 1918 avec le jeune régime soviétique qui a balayé l’empire des Tsars.

Cette victoire, parfois qualifiée de «miracle» à l’époque du fait de l’infériorité numérique allemande, aura un retentissement énorme dans l’opinion publique.

Les Russes étaient alors parvenus «à peine à 500 kilomètres de Berlin» et la population allemande était paniquée par «les récits de pillages et de viols, souvent exagérés par les médias allemands» qui accompagnaient l’avancée des armées tsaristes, explique à l’AFP Arnulf Scriba, du Musée d’histoire allemande de Berlin.

Contrairement à la légende qui sera construite autour ce triomphe militaire allemand, «Hindenburg n’est pas le stratège génial de la victoire de Tannenberg», souligne M. Pyta. «C’est le colonel Max Hoffmann (responsable de l’Etat-major, ndlr) qui a dirigé toutes les opérations».

C’est également Hoffmann, selon lui, qui aurait soufflé à Hindenburg et Ludendorff l’idée de baptiser cette victoire «bataille de Tannenberg», en référence à une célèbre et cuisante défaite des chevaliers teutoniques au XVe siècle face aux troupes lituaniennes et polonaises, bien qu’elle se soit déroulée à 45 km de là.

«L’infortune de 1410 est vengée sur le champ de bataille d’autrefois», écrira Hindenburg dans un rapport.

Tout le prestige de la victoire va revenir au vieux maréchal et à son bras droit Ludendorff, qui vont progressivement asseoir leur pouvoir sur l’armée allemande puis sur le pays tout entier, jusqu’aux dernières semaines de la guerre.

Ni l’effondrement économique provoqué par leur fuite en avant militariste, ni la défaite finale de 1918 ne terniront l’image du duo, qui prendra soin de quitter le pouvoir peu avant la signature de l’armistice. Ce qui permettra ensuite aux cercles d’anciens combattants de propager la «légende du coup de poignard dans le dos», selon laquelle ce seraient les pacifistes de l’arrière et les grèves organisées par la gauche allemande à la fin du conflit qui auraient coûté la victoire à l’Allemagne.

Si Ludendorff sombre rapidement dans l’anonymat, Hindenburg va cultiver après guerre une image de vainqueur et de sage au-dessus des partis qui va lui permettre de jouer un rôle politique majeur. «Hindenburg devient le symbole d’une + union sacrée + de l’Allemagne après la guerre», explique M Pyta.

Elu président de la République en 1925, lors de la première élection présidentielle au suffrage universel, puis réélu en 1932, c’est Hindenburg qui nommera Adolf Hitler chancelier en janvier 1933.

Si les nazis étaient alors bien la première force politique au Parlement, «Hindenburg n’était absolument pas obligé de nommer Hitler chancelier. Il aurait pu choisir de gouverner même avec un Parlement minoritaire», a expliqué M. Pyta.

Malgré des relations notoirement exécrables entre Hindenburg et Hitler, il s’est noué une sorte d’«alliance opportuniste» entre les deux hommes, selon M. Pyta, pour mettre fin à la République de Weimar.

Mais, âgé de 85 ans, Hindenburg qui pensait pouvoir contrôler son encombrant chancelier tombe gravement malade début 1934 et meurt en août de la même année, laissant le champ libre à Hitler. «Sa grande erreur a été de croire qu’il pourrait faire perdre à Hitler son aura presque magique en le nommant à la chancellerie. Il était persuadé que Hitler était un homme politique comme les autres et que ses discours ne seraient jamais appliqués une fois au pouvoir», juge M. Scriba.