Après la fusillade qui a fait 17 morts le 14 février, écoliers et professeurs de Parkland reprennent les cours ce mercredi, dans un contexte des plus tendus. A l’émotion et à la cacophonie ambiante, où l’idée d’armer les professeurs commence à s’imposer, s’ajoute un troisième élément qui rend cette rentrée difficile: le fiel déversé sur Internet. L’incroyable mobilisation des jeunes et du mouvement #NeverAgain a alimenté les thèses conspirationnistes les plus folles sur les réseaux sociaux. Sous pression, Facebook, Twitter et YouTube sont partis à la chasse aux complotistes. Sans vraiment réussir.

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Une vidéo «tendance»

David Hogg, 17 ans, l’un des visages de la rébellion estudiantine, est la principale victime de ce déferlement de haine. Cet apprenti journaliste, fils d’un agent du FBI, est accusé d’être un comédien professionnel, manipulé par des milieux de gauche anti-armes. Une vidéo YouTube divulguant cette rumeur, vue plus de 200 000 fois, est apparue brièvement dans les vidéos les plus tendances du réseau avant d’être supprimée, mercredi.

YouTube s’est excusé de ce manque de vigilance, mais le mal était déjà fait: la rumeur s’est propagée comme une traînée de poudre. Les trolls s’en sont donné à cœur joie. Des milliers de messages et de vidéos l’ont relayée, l’appliquant également à d’autres leaders estudiantins. Même Donald Trump Jr. a liké certains tweets. En Floride, un collaborateur de l’élu républicain Shawn Harrison a été renvoyé pour avoir donné du crédit à cette rumeur sur Twitter.

La réaction des réseaux

Facebook, Twitter et YouTube ont réagi. Des posts ont été effacés, des profils bloqués. Mais la haine et les fake news continuent d’essaimer sur les réseaux sociaux. Tapez par exemple #crisisactor ou #Parklandhoaxet vous aurez encore votre lot de messages agressifs. Leurs auteurs, souvent liés à l’Alt-right américaine, n’ont pas peur de la censure: ils la contournent en changeant simplement de mots-clés. Les sites extrémistes Infowars et The Gateway Pundit font partie de ceux qui ont contribué à la désinformation. Alex Jones, le fondateur d’Infowars, avait déjà qualifié la fusillade de Sandy Hook, qui a fait 26 morts en décembre 2012, de «massacre fabriqué». YouTube s’est révélé un peu plus efficace que Facebook et Twitter: les vidéos soutenant la thèse du #crisisactor sont difficiles à retrouver, même si d’autres théories du complot circulent.

Cette affaire révèle une nouvelle fois les difficultés de ces géants de la technologie à surveiller leur contenu. Ils ont déjà, Facebook en tête, dû essuyer de vives critiques en lien avec la propagande russe dans le cadre de la présidentielle américaine. «Ces sociétés sont incapables de surveiller et jouer au gendarme sur leurs plateformes lorsque le type de contenu qu’ils promettent d’interdire évolue trop rapidement», souligne au New York Times, Jonathon Morgan, patron de New Knowledge, une société qui traque la désinformation sur Internet.

Un soupçon: des interventions timides?

Reste que Facebook parvient par exemple à lutter contre la pornographie enfantine, pénalement répréhensible. Le soupçon, récurrent, que ces compagnies n’interviennent que timidement en cas de rumeurs, la diffusion d’informations virales faisant partie de leur fonds de commerce, resurgit à chaque polémique. Profils liés à des partisans de l’Etat islamique, comptes russes pratiquant la désinformation, menaces du lobby pro-armes ou de l’Alt-right: ces entreprises agissent souvent au coup par coup, essentiellement en réaction à la pression. Elles promettent désormais d’engager des milliers de modérateurs, pour mieux filtrer les contenus.

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Des menaces de mort

En attendant, des lycéens de Parkland, devenus la bête noire de l’extrême droite, ont dû se justifier. S’il apparaît logique – et légitime – que certains ont été choisis, et coachés par leurs professeurs, pour devenir les porte-drapeaux d’une cause en fonction de leur charisme, David Hogg a clairement nié sur CNN être un «acteur de crise». Il ne compte pas être dévié de son engagement par ces tentatives de manipulation, et profite lui aussi des réseaux sociaux comme outil pour faire passer ses messages. Il a près de 348 000 followers sur Twitter. Emma Gonzalez, icône de la lutte contre les armes, dépasse, elle, déjà le million. Et la NRA, le lobby pro armes, qui a 592 000 followers sur Twitter.

D’autres écoliers en revanche ont été plus affectés par des menaces émanant de militants pro NRA. C’est le cas de Cameron Kasky, à l’origine du mouvement #NeverAgain. Cet écolier avait courageusement affronté le sénateur républicain Marco Rubio lors d’une grande soirée consacrée aux armes organisée par CNN. Il lui avait à plusieurs reprises lancé: «Sénateur Rubio, pouvez-vous maintenant me dire que vous n’allez plus accepter le moindre don de la NRA?» Le politicien avait mis du temps à répondre. Avant de le faire, par la négative.

Ce même 21 février, Cameron Kasky a annoncé qu’il se tiendrait à l’écart de Facebook pendant quelque temps, en raison de menaces de mort reçues. Une preuve de plus que le réseau n’est pas assez efficace pour stopper le déluge de fake news et les messages de haine.