Etienne Cannaerts, un Belge de 61 ans installé depuis six ans à Lephalale (province du Limpopo, nord de l’Afrique du Sud), avait-il été séduit par la beauté du paysage? On ne le saura jamais. Le 26 janvier, il a été kidnappé sur sa ferme, ligoté et égorgé. Depuis le début de l’année, trois fermiers blancs sont tués chaque semaine en Afrique du Sud. «Depuis la fin de l’apartheid, cela fait 3367 morts», affirme Théo De Jager, le vice-président du syndicat Agri SA. Proies faciles en raison de leur isolement, les fermiers sont, après les policiers, les premières victimes de l’effroyable criminalité dans le pays.

Le 8 mars, le ministre de la Police, Nathi Mthethwa, s’est engagé à renforcer la lutte contre «ces meurtres insensés, qui ne sont ni politiques, ni racistes». Ce n’est pas l’avis des 38 000 fermiers blancs, qui ont l’impression de vivre en état de siège. «Chaque fois qu’une ferme est revendiquée par des Noirs, les agressions augmentent. Et certains hommes politiques jettent de l’huile sur le feu», dénonce Théo De Jager. Le très controversé président des Jeunes de l’ANC, Julius Malema, a ainsi entonné deux fois, ces derniers jours, la chanson de son prédécesseur, Peter Mokaba, Tuez le boer! Tuez le fermier. Un slogan pourtant condamné comme «incitation à la haine» par la Commission sud-africaine des droits de l’homme.

Une guerre de basse intensité se joue dans les vallées verdoyantes du Limpopo. Autour de la bourgade de Tzaneen, les «montagnes du dragon» (Drakensberg) surplombent des plantations d’agrumes, mangues, litchis, papayes et avocats. Toutes ces fermes prospères, qui exportent vers l’Europe, font l’objet de demandes de restitution des communautés noires chassées par les colons blancs. Depuis la fin de l’apartheid, le gouvernement a racheté près de 6 millions d’hectares au prix du marché: les Noirs contrôlent au­jour­d’hui 20% des terres arables du pays, contre 13% en 1994.

Ancien conseiller en sécurité du président PW Botha, Théo De Jager a revendu en 2006 sa plantation de mangues. Cet homme au physique de rugbyman, qui ne cesse de sourire comme pour conjurer les épreuves à venir, ne retourne pas de gaieté de cœur dans son ancien domaine. Les manguiers sont desséchés, attaqués par un insecte. Il ne faudra pas longtemps pour que les arbres soient abattus et revendus comme bois de chauffe. Simon Mmola, un ancien ouvrier agricole en salopette verte trouée, est devenu le manager. Il montre l’ancienne maison de Théo, le hangar et le local des pompes à eau: des bâtiments aujourd’hui vides. Tout le matériel agricole a disparu. En plus des manguiers, Théo irriguait 18 hectares de cultures et employait 86 personnes. Simon Mmola et ses six employés cultivent à peine un demi-hectare, grâce aux quelques tuyaux d’irrigation qui n’ont pas été volés. Quant à la nouvelle ferme de Théo De Jager, elle est soumise à trois demandes de restitution.

«Le gouvernement donne les fermes à des gens pauvres, qui n’ont pas forcément envie de faire de l’agriculture. Alors ils revendent tout ce qu’ils peuvent», explique Whiskey Kgabo, le regard grave. En 1992, ce fermier noir jadis prospère avait acheté une exploitation, grâce à l’aide du gouvernement d’apartheid. En 2005, il a été forcé de la revendre. «Mais je n’ai reçu que la moitié du prix convenu. Je me retrouve sur la paille à cause de l’ANC!»

Le gouvernement a reconnu, le mois dernier, son échec: selon le ministre du Développement rural, Gugile Nkwinti, «plus de 90% des fermes (restituées à des communautés noires) ne sont plus productives». Il en est en grande partie responsable: l’aide financière et technique aux fermiers noirs arrive, en moyenne, avec trois ans de retard. La réforme agraire est aussi gangrenée par la corruption. Du coup, le gouvernement a renoncé à son objectif de redistribuer 30% des terres aux Noirs d’ici à 2014.

Dans une vallée proche de Tzaneen, le planteur Alan Davson s’apprête à plier bagage. Quand il partira, il fermera l’usine de fruits séchés et de jus de fruit, qui employait 60 femmes noires des environs. Au gré des troubles politiques, Alan a vécu successivement au Kenya, en Zambie, au Zimbab­we et en Afrique du Sud: cette fois, il a décidé de jeter définitivement l’éponge.