Etats-Unis

La galaxie russe de Donald Trump

Le point sur l'enquête du procureur spécial Robert Mueller, alors que ce dernier vient de manière inhabituelle de sortir de son silence

L’«affaire russe» est le caillou encombrant dans la chaussure de Donald Trump, susceptible de le faire tomber. Très attendus, les résultats de l'enquête du procureur spécial Robert Mueller, un ex-patron du FBI connu pour sa rigueur, pourraient s'avérer dévastateurs. Au Congrès, une procédure de destitution pourrait être lancée et provoquer la démission du président des Etats-Unis. Le scénario n'est plus considéré comme loufoque à Washington. Pour l'instant, un impeachment n'aurait que peu de chances d'aboutir: deux tiers des voix en sa faveur sont nécessaires au Sénat, or la Chambre est toujours en mains républicaines. 

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Un brutal limogeage

Mais reprenons depuis le début. Depuis qu’un rapport de la CIA, dévoilé par le Washington Post en décembre 2016, a suggéré que Moscou avait interféré dans l’élection présidentielle américaine dans le but de le faire élire, cette affaire à tiroirs n’en finit plus de rebondir. Le FBI a mené une enquête sur l’entourage de Donald Trump depuis juillet 2016 déjà, et le Congrès lui a emboîté le pas. But: déterminer s’il y a eu collusion entre son équipe de campagne et Moscou.

Il s’agit notamment de tirer au clair si les actes de piratage commis par les Russes ont été commandités ou encouragés par les proches du milliardaire républicain. Pour rappel, des e-mails piratés sur les comptes de démocrates, dont celui de l’ex-directeur de campagne d'Hillary Clinton, ont été transmis à WikiLeaks et rendus publics. L’enquête lancée par le FBI a été confiée à partir du 17 mai 2017 à Robert Mueller, après le brutal limogeage du patron de la Police fédérale, James Comey. 

Près de 200 poursuites pénales

Robert Mueller a annoncé les premières inculpations le 30 octobre 2017. Celles de Paul Manafort, l'ex directeur de campagne de Donald Trump, de son associé Richard Gates, et de George Papadopoulos, en charge des questions de politique étrangère pendant la campagne. Le 1er décembre 2017, c'est Michael Flynn, l'ancien conseiller à la sécurité nationale du président, qui est à son tour été inculpé.

L'enquête avance à grands pas, mais dans la plus grande discrétion. Au total, près de 200 poursuites pénales ont été déclenchées et une trentaine d'individus, dont une majorité de Russes, ont été inculpés. En décembre 2018, Michael Cohen, l'ancien avocat de Donald Trump, celui-là même qui avait déclaré être prêt à «prendre une balle» pour lui, a été condamné à trois ans de prison, après avoir collaboré avec Robert Mueller.

Le 19 janvier 2019, le procureur spécial, d'habitude silencieux, est sorti du bois pour partiellement démentir une affirmation de Buzzfeed News selon laquelle Donald Trump aurait demandé à Michael Cohen de mentir au Congrès à propos de projets immobiliers en Russie. «La description par Buzzfeed de certaines déclarations faites auprès du bureau du procureur spécial, et la caractérisation de documents et de témoignages obtenus par ce bureau, concernant le témoignage de Michael Cohen devant le Congrès sont inexacte», a-t-il fait savoir. 

Voici les liens russes établi: 

◼ Donald Trump

Depuis le début de l'affaire, le président a toujours nié avec véhémence toute «collusion» avec Moscou, et dénoncé une «chasse aux sorcières». Dans sa lettre de licenciement du patron du FBI, il rappelle que James Comey lui a à trois reprises assuré qu’il n’était lui-même pas directement sous enquête. Donald Trump est par contre soupçonné d’entrave à la justice. Pour avoir licencié James Comey alors que ce dernier enquêtait sur ses proches, mais également parce qu’il lui a suggéré de laisser tomber l’enquête sur son ex-conseiller à la sécurité nationale, Michael Flynn.

Janvier 2019: de nouvelles révélations tombent. Le New York Times affirme que le FBI a ouvert une enquête contre Donald Trump peu après le limogeage de James Comey, pour déterminer s'il a travaillé pour le compte de Moscou. Le président des Etats-Unis soupçonné d'être un agent russe? La situation est totalement inédite. Donald Trump s'en défend violemment, et dénonce sur Twitter une «arnaque monumentale». De son côté, le Washington Post révèle que Donald Trump a tout fait pour dissimuler le contenu de ses échanges avec le président russe Vladimir Poutine. Jusqu'à subtiliser les notes de son interprète. 

Les liens d'affaires entre Donald Trump et les Russes restent difficiles à établir. Avant d’être officiellement candidat, Donald Trump avait notamment collaboré avec l’oligarque Aras Agalarov, pour l’édition 2013 de son concours de Miss Univers, qui s’est déroulée à Moscou.

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◼ Michael Flynn

Conseiller à la sécurité nationale de Donald Trump, Michael Flynn a été poussé à la démission le 13 février 2017. Dans sa lettre de départ, il reconnaît avoir «par inadvertance trompé le vice-président élu [Mike Pence] et d’autres personnes avec des informations incomplètes sur ses discussions téléphoniques avec l’ambassadeur de Russie». Il aurait notamment cherché à rassurer Sergueï Kislyak, alors en poste à Washington, à propos des sanctions annoncées par Barack Obama contre Moscou, une fois les conclusions du rapport de la CIA révélées.

Il fait également l’objet d’une enquête du Pentagone. Michael Flynn est soupçonné d’avoir enfreint la loi en n’ayant pas demandé l’autorisation d’être rétribué pour un déplacement en Russie en 2015. Il avait été payé par l’ex-chef des services de renseignement militaires et s’était retrouvé, lors d’un dîner, à la même table que le président russe, Vladimir Poutine.

Michael Flynn est au cœur de la «galaxie russe» de Donald Trump, celui qui semble avoir le plus de relations privilégiées avec des proches du Kremlin. Le Congrès l’a exhorté à lui remettre des documents sur ses liens avec la Russie. Il a refusé en invoquant le droit au silence.

Le 1er décembre 2017, il est formellement inculpé pour avoir menti aux enquêteurs. Son verdict devait avoir lieu le 18 décembre 2018, mais il a été repoussé. Le juge Sullivan lui a laissé le choix entre être tout de suite condamné à une peine de réclusion potentiellement sévère ou attendre les conclusions de l'enquête de Robert Mueller. Le juge n'a pas hésité à afficher son «dégoût» et son «mépris» envers l'accusé.


◼ Jeff Sessions

Jeff Sessions a été limogé en novembre 2018 après avoir subi de nombreuses humiliations de la part de Donald Trump. Ce dernier ne lui a jamais pardonné de s'être récusé de l'affaire russe. C'est en effet le numéro 2 du Département de la Justice, Rod Rosenstein, qui a nommé Robert Mueller et qui supervise l'enquête. Explications: face aux pressions du Congrès, Jeff Sessions s'est mis en retrait étant lui-même concerné par l'affaire. Après l’avoir d'abord nié, il dû admettre qu’il avait bien rencontré, en juillet et en septembre 2016, celui qui était alors l'ambassadeur de Russie en poste à Washington, Sergueï Kislyak. Ses «mensonges» ont provoqué des réactions outrées. 

Lors d'une deuxième audition par le Congrès en novembre 2017, il avait reconnu avoir participé à une réunion, en mars 2016, avec George Papadopoulos, désormais inculpé, où ce dernier s'était vanté de pouvoir organiser une rencontre entre le président russe Vladimir Poutine et le candidat Trump. «Après avoir pris connaissance de son témoignage (...), je crois que j'ai voulu lui dire très clairement qu'il n'était pas autorisé à représenter la campagne auprès du gouvernement russe, ou de quelque autre gouvernement que ce soit», a déclaré Jeff Sessions. 


◼ Paul Manafort

Ex-directeur de campagne de Donald Trump, Paul Manafort a démissionné le 18 août 2016, rattrapé notamment par des révélations sur son implication dans une affaire de corruption en Ukraine. Il aurait reçu plus de 12 millions de dollars entre 2007 et 2012, comme consultant pour le parti pro-russe de l’ex-président ukrainien Viktor Ianoukovitch. Il est soupçonné d’avoir eu de nombreux contacts avec des officiels russes, dont des membres des services de renseignement.

C'est le tout premier inculpé de l'affaire. Robert Mueller a annoncé son inculpation le 30 octobre 2017. Douze chefs d'accusation ont été retenus contre lui et son associé Richard Gates. Il est notamment inculpé de complot contre les États-Unis, blanchiment, fausses déclarations et non-déclarations de comptes détenus à l'étranger. Plus de 75 millions de dollars auraient transité par des comptes offshore gérés par les deux hommes. Paul Manafort jonglait avec trois différents passeports lors de ses déplacements à l'étranger. L'acte d'inculpation de 31 pages ne suggère toutefois pas de collusion entre son équipe et Moscou dans le but d'influencer les résultats du scrutin. 

Il collabore avec la justice dans l'espoir de bénéficier d'une peine plus clémente. Mais début janvier 2019, des documents judiciaires révèlent que Paul Manafort a menti à la justice. Il a finalement reconnu avoir partagé des résultats de sondages en 2016 avec un consultant politique russe connu pour ses liens avec les Renseignements. 


◼ Roger Stone

Proche de Donald Trump et partenaire d’affaires de Paul Manafort, Roger Stone était en contact avec les responsables de WikiLeaks, dont Julian Assange, avant que le site ne publie des e-mails piratés du camp démocrate. A en juger par certains tweets, il savait que des courriels volés de John Podesta, l’ancien directeur de campagne d’Hillary Clinton, allaient être rendus publics. Il a lui-même revendiqué ses liens avec Julian Assange, mais a toujours nié toute «connexion» avec les Russes pendant ou après la campagne.

Le 25 janvier 2019, il a été arrêté dans son domicile de Floride par une douzaine d'agents du FBI et inculpé de sept chefs d'accusation, dont ceux de fausses déclarations, de subornation de témoin et d'obstruction à une procédure officielle. Il a ensuite été libéré sous caution. 


◼ Carter Page

Ancien conseiller en politique étrangère de Donald Trump, Carter Page a notamment travaillé pour le bureau de Merrill Lynch à Moscou et avait des liens étroits avec Gazprom, le géant russe des hydrocarbures. En juillet 2016, en pleine campagne, il s’est rendu à Moscou, où il a prononcé un discours pro-russe. Il a rencontré l’ambassadeur russe à Washington le mois suivant, avec un autre conseiller, J. D. Gordon. Egalement soupçonné de liens avec les services de renseignement russes, il quitte l’équipe de campagne en septembre 2016.


◼ Jared Kushner

Gendre et conseiller de Donald Trump, Jared Kushner a eu des liens d’affaires avec la Russie comme promoteur immobilier à succès. Il a lui aussi «omis» d’évoquer, lors d’un contrôle de sécurité lui permettant d’accéder à sa nouvelle fonction, une rencontre avec l’ambassadeur russe et Michael Flynn, qui a eu lieu en décembre 2016. Selon le Washington Post, il aurait cherché à établir une «ligne de communication directe et secrète» entre le Kremlin et l'équipe de transition. Pendant la période de transition qui s'est échelonnée entre le jour de l'élection du 8 novembre et la prestation de serment le 20 janvier 2017 -, il a également rencontré le président de la Banque russe de développement. 

Le FBI et Robert Mueller s’intéressent tout particulièrement à Jared Kushner, connu pour exercer une forte influence sur le président.

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◼ Rex Tillerson

Limogé en mars 2018, l'ex-chef de la diplomatie américaine et ex-PDG du géant pétrolier ExxonMobil, a toujours été considéré comme un «ami» de la Russie.

En 2013, il a reçu la décoration russe de l’Ordre de l’amitié des mains de Vladimir Poutine et a conclu de juteux contrats avec Rosneft, le plus grand producteur de pétrole russe.

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◼ Wilbur Ross

Ministre du Commerce, le milliardaire a pu tisser des liens avec des oligarques russes en tant que vice-président de la Bank of Cyprus depuis 2014. Le deuxième actionnaire de la banque est un conglomérat russe aux mains de Viktor Vekselberg. Son départ du gouvernement Trump est évoqué. 


◼ Erik Prince

Ancien partenaire d’affaires de Donald Trump et frère de la ministre de l’Education Betsy DeVos, Erik Prince est surtout le fondateur de l’entreprise de sécurité privée Blackwater.

Selon le Washington Post, il aurait servi d’émissaire «inofficiel» lors d’une rencontre avec un proche de Vladimir Poutine, en janvier 2018, aux Seychelles. Une rencontre organisée par l’Arabie saoudite.


◼ Donald Trump Junior

Fils aîné du président, Donald Trump Jr. gère la Trump Organization avec son frère Eric. Une organisation à laquelle Robert Mueller et ses enquêteurs s'intéressent de près. 

Il s’est rendu à Paris trois semaines avant l’élection, invité par un think tank français pro-russe. Selon le Wall Street Journal, il aurait été payé «au minimum 50 000 dollars» pour son apparition lors de cette table ronde.

Le New York Times a dévoilé sa rencontre en juin 2016 avec une avocate proche du Kremlin censée lui fournir des «informations embarrassantes» sur la rivale démocrate de son père, Hillary Clinton. Jared Kushner et Paul Manafort étaient également présents. Donald Trump Jr. a réagi par voie de communiqué. Il avoue que Natalia Veselnitskaya prétendait bien «avoir des informations sur des personnes liées à la Russie qui finançaient le Comité national démocrate et qui soutenaient Mme Clinton». Mais, précise-t-il, elle n'avait au final pas d'informations intéressantes et aurait surtout trouvé un prétexte pour évoquer le dossier de l'adoption d'enfants russes par des couples américains. 

Le 13 novembre 2017, The Atlantic révèle que Donald Trump Jr. a eu à plusieurs reprises des contacts avec WikiLeaks, pendant et après la campagne. Le fils du président décide quelques heures plus tard de publier l'intégralité des messages échangés sur Twitter avec WikiLeaks entre septembre 2016 et juillet 2017. A la lumière de ces nouveaux documents, les efforts de WikiLeaks pour favoriser l’élection de Donald Trump ne font plus aucun doute. Si les réponses rares et évasives de Donald Trump Jr. sont peu compromettantes, les échanges mettent par contre en exergue des contacts directs avec WikiLeaks. Ce que l’équipe de Trump a toujours cherché à démentir. 

En décembre 2018, l'étau s'est resserré autour de la Fondation Trump, poursuivie en justice par des procureurs new-yorkais. Accusée de malversations elle a accepté de se dissoudre sous surveillance judiciaire. Une première lézarde importante dans l'édifice financier de la famille Trump. Donald Trump Jr. y siégeait. La Fondation était officiellement en charge des activités caritatives du clan Trump, mais elle était surtout accusée de promouvoir leurs hôtels et clubs de golf, et de lever des fonds liés à la campagne électorale. Selon les procureurs, la Fondation aurait dépensé indûment quelque 2,8 millions de dollars.

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◼ Ivanka Trump

Comme son mari Jared Kushner, la fille de Donald Trump occupe une fonction officielle à la Maison-Blanche, comme conseillère.

Dacha Joukova, la femme de Roman Abramovitch, un oligarque russe ami de Vladimir Poutine, était son invitée le jour de la prestation de serment de son père. Jusqu'ici, Ivanka Trump semblait être épargnée par l'enquête de Robert Mueller. Cela pourrait changer. 


◼ Sergueï Kislyak

Ambassadeur de Russie à Washington lorsque l'affaire a éclaté, c’est l’homme au cœur des intrigues. Il a notamment rencontré Michael Flynn, Jeff Sessions, Carter Page et Jared Kushner pendant la campagne présidentielle et la période de transition.

Il était présent dans le Bureau ovale lors de l’entretien entre Donald Trump et le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, le 10 mai 2017. Son mandat à Washington a pris fin en juillet 2017. 


◼ Michael Cohen

Ancien avocat personnel de Donald Trump, Michael Cohen a désormais changé de camp et collabore avec Robert Mueller. Il a plaidé coupable d'évasion fiscale, de faux témoignage et de violation des lois sur la campagne électorale. Le 12 décembre, il a été condamné à trois ans de prison. Michael Cohen a notamment caché des contacts à propos d'un projet immobilier à Moscou, en 2016, en pleine campagne présidentielle. Il a surtout admis, dans une affaire en marge de l'enquête russe, avoir versé 280 000 dollars à deux femmes, une actrice porno et une Playmate, pour acheter leur silence, afin que leurs révélations de liaison avec Donald Trump n'affaiblissent pas ses chances d'être élu. 

Michael Cohen dit avoir agi «sous la direction» de Donald Trump. En quittant le tribunal, il a déploré que sa «loyauté envers le milliardaire» l'avait «conduit sur la voie des ténèbres». Il témoignera devant le Sénat le 7 février. Son audition est précédée de nombreuses spéculations.


Cet article est initialement paru le 26 mai 2017. Il a été largement remanié et complété le 19 janvier 2019.

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