La riposte occidentale aux attentats du 11 septembre affiche un bilan catastrophique. Jamais les groupes djihadistes n’ont été aussi nombreux dans autant de pays. Etat des lieux

La guerre au terrorisme lancée par les Etats-Unis après les attentats du 11 septembre a échoué. Malgré l’invasion de deux pays (l’Afghanistan et l’Irak) et d’interminables interventions armées dans plusieurs autres (du Pakistan à la Syrie en passant par le Yémen et la Somalie), elle affiche un bilan catastrophique: jamais les formations djihadistes n’ont été aussi nombreuses dans autant de pays. En ce début 2015, le monde musulman ne compte pas moins de 16 groupes armés inspirés par la vision d’Oussama ben Laden.

Ces mouvements n’ont pas pour seul point commun leur adhésion à un islam extrêmement rigoriste, revendiquant le retour à la société musulmane des origines, le salafisme. Contrairement au Hamas palestinien, aux talibans afghans ou aux guérillas algériennes des années 1990 à l’agenda purement national, ils inscrivent tous leur combat dans une guerre planétaire entre leur conception du monde et ceux qui s’y opposent, en Orient comme en Occident. Une bataille globale qu’ils entendent mener au moyen d’une internationale djihadiste. Comme leur modèle, Oussama ben Laden, s’y est employé en Afghanistan contre l’armée soviétique, avant de s’en prendre aux Etats-Unis lors d’une série d’attentats qui a culminé avec ceux du 11 septembre 2001.

L’organisation d’Oussama ben Laden, Al-Qaida, a été sévèrement affaiblie par la riposte américaine, qui s’est traduite par l’invasion de son sanctuaire afghan et la poursuite sans relâche de ses militants. Sa stratégie d’internationalisation du djihad aurait alors pu disparaître avec elle. Mais il n’en a rien été. L’invasion américaine de l’Irak a offert aux candidats djihadistes du monde entier une nouvelle occasion de guerroyer et de s’aguerrir. Puis le Printemps arabe leur en a donné d’autres en semant l’instabilité sur son passage, notamment en Syrie, en Libye et au Yémen. Des pays auxquels il faut ajouter plusieurs Etats faillis d’Afrique, tels le Mali, le Nigeria et la Somalie, rongés par la corruption, déchirés par de vieilles querelles ethniques ou claniques et incapables de contrôler leur territoire.

Tout en ployant sous les coups au Pakistan après avoir fui l’Afghanistan, Al-Qaida est ainsi parvenu à prospérer sous d’autres horizons. «Cette organisation a essaimé de différentes façons, explique Mohammad-Mahmoud Ould Mohamedou, directeur adjoint du Centre de politique de sécurité de Genève (CPSG) et professeur associé à l’Institut de hautes études internationales et du développement (Iheid). Elle a suscité aussi bien la création ex nihilo de certains groupes armés, comme en Irak et dans la péninsule Arabique, que des demandes d’adhésion de formations préexistantes, en Afrique du Nord notamment, avec le Groupe salafiste pour la prédication et le combat [créé en Algérie en 1998].»

Cette évolution s’est accompagnée de tensions, parfois très fortes, au sein de l’organisation. La crise la plus grave a opposé le commandement central d’Al-Qaida, affaibli par la disparition de son chef historique Oussama ben Laden, et sa «franchise» irakienne, désireuse d’occuper également le terrain syrien, et ce au détriment de sa cousine locale, le Front Al-Nosra. Le nouveau chef suprême d’Al-Qaida, Ayman al-Zawahiri, ayant plaidé pour que chacun reste chez soi, sa filiale irakienne a fait défection sous le nom d’Etat islamique en Irak et au Levant, puis d’Etat islamique tout court, avant de proclamer l’an dernier l’établissement d’un califat sur son territoire.

L’Etat islamique, dirigé par Abou Bakr al-Bagdadi (alias calife Ibrahim), ambitionne de constituer le cœur du djihad mondial. Il en est d’ores et déjà devenu un second pôle à côté d’Al-Qaida. Un succès qu’il doit notamment à ses victoires militaires de l’an dernier. Alliance de djihadistes survoltés et d’anciens officiers de l’armée irakienne, il est parvenu à s’emparer d’un territoire de quelque 230 000 km2 à cheval entre l’Irak et la Syrie, un espace qui comprend la grande ville de Mossoul. Des conquêtes sans précédent pour un groupe djihadiste. Al-Qaida n’a jamais contrôlé le moindre arpent de terrain.

Cette réussite a impressionné loin à la ronde. Plusieurs groupes djihadistes d’Afrique du Nord ont prêté allégeance à l’Etat islamique ces derniers mois et quelque 15 000 volontaires étrangers, dont 3000 Occidentaux, se sont engagés dans ses rangs. Mais Abou Bakr al-Bagdadi a soulevé de nombreuses oppositions chez les héritiers d’Oussama ben Laden. Et les principales franchises d’Al-Qaida, Al-Qaida dans la péninsule Arabique (AQPA), Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI), le Front Al-Nosra et les Shebab somaliens ont renouvelé leur allégeance à Ayman al-Zawahiri.

L’Etat islamique et Al-Qaida se livrent aujourd’hui une lutte acharnée pour diriger le djihad mondial. En Syrie, leur différend a dégénéré en guerre ouverte entre les troupes du califat et celles du Front Al-Nosra. Ailleurs, l’affrontement est plus feutré mais non moins réel. Al-Bagdadi a renvoyé chez eux nombre de ses combattants libyens pour occuper dès que possible un terrain prometteur. Il a maintenant entrepris, semble-t-il, d’étendre ses réseaux au Pakistan, le refuge de feu Oussama ben Laden et d’Ayman al-Zawahiri – les services de renseignement d’Islamabad ont annoncé jeudi avoir arrêté trois de ses agents venus recruter des combattants. Dans l’espoir de reprendre la main, Al-Qaida a récemment lancé une filiale dédiée au sous-continent indien, soit au nord de l’Inde, au Bangladesh et à la Birmanie.

Cette rivalité navre certains djihadistes. Al-Qaida dans la péninsule Arabique et Al-Qaida au Maghreb islamique ont appelé il y a quelques mois les combattants de l’Etat islamique et ceux du Front Al-Nosra à rassembler leurs forces contre la coalition mise en place pour les bombarder. «Faites de votre rejet de la mécréance un facteur d’unité», leur ont-ils demandé. A l’inverse, les Etats occidentaux et leurs alliés n’espèrent qu’une chose. Que cet appel ne sera pas entendu et que la division continuera à régner encore longtemps parmi les djihadistes. Les héritiers d’Oussama ben Laden sont déjà assez redoutables lorsqu’ils combattent en ordre dispersé.