Mars 2012 – janvier 2013. La parenthèse infernale a duré dix mois. Une éternité dans la tête des habitants de Gao dont elle a chamboulé les destinées. Le 26 janvier dernier, deux semaines après le lancement de l’opération militaire «Serval», des soldats français et maliens pénétraient dans cette cité millénaire du nord du Mali, éloignée de 1225 km de la capitale Bamako et située à la croisée du Sahara et du fleuve Niger. Les combattants islamistes qui l’avaient assaillie en complicité avec les rebelles touareg le 31 mars 2012 ont pris la poudre d’escampette. Tout comme, dix mois auparavant, l’armée malienne avait fui devant les envahisseurs, abandonnant la population à son sort.

Gao, coupée du monde et asservie au totalitarisme féroce du Mouvement pour l’unicité et le djihad en Afrique de l’Ouest (Mujao), tente aujourd’hui de se relever du cauchemar. Sous bonne garde: l’armée française indique que des centaines de ses hommes y restent ­stationnés, appuyés par des contingents maliens et nigériens. Mais si la ville, d’environ 65 000 habitants, est officiellement libérée, et que la liesse a accompagné les premiers jours de délivrance, les esprits ne le sont pas encore tout à fait.

Des commandos terroristes reviennent ponctuellement semer le désordre et la hantise, comme jeudi dernier lorsque des affrontements entre combattants Mujao et militaires ont transformé une bonne partie du marché des légumes en champ de cendre. Le Temps a contacté par téléphone des habitants de Gao. Avec beaucoup de spontanéité, chacun a tenu à raconter un fragment de la vie qui revient peu à peu dans les neuf quartiers de la ville en ce début de saison sèche.

Yéya Dicko, bibliothécaire, 43 ans, 5 enfants

«A Gao, il n’y a aucune activité. Il n’y a rien d’autre à faire que de s’asseoir pour regarder le goudron. On revoit des groupes qui prennent le thé dans la rue. Alors qu’avant, on se méfiait avec qui on causait. Depuis que l’administration est partie le 31 mars 2012, le commerce ne marche pas. Je suis animateur à la bibliothèque, elle aussi ne fonctionne plus. Même l’hôpital a cessé de fonctionner. Il ne reste plus que quelques infirmières. Et la semaine passée, le marché des légumes a pris feu, ce qui aggrave la situation.

»Le 26 janvier, on a tout de suite cru que les choses allaient changer du jour au lendemain. François Hollande a une telle cote de popularité! Il pourrait être le président des Maliens. Mais la route vers Bamako est toujours fermée [ndlr: ces derniers jours, elle était en train de rouvrir]. Nous manquons de farine, de couscous. Tout le monde a faim. La route de l’Algérie, tout cela est fermé aussi [ndlr: Alger a fermé sa frontière le 14 janvier; le Mali importait du voisin du nord quantité de denrées, farine, sucre, huile, biscuits], et le Niger ne peut pas non plus nous ravitailler. Les gens du Mujao ne nous ont rien amené d’extraordinaire dans le domaine de l’islam. Le Coran, on le connaissait. Sous prétexte de créer l’Etat islamique de Gao, ils ont voulu en profiter pour nous vendre leur drogue, ils ont voulu corrompre nos marabouts. Mais on a refusé. D’ailleurs, ces gens avaient des chaussures fermées et pourries. Ce ne sont pas de bons musulmans. Un bon musulman est propre. Et il n’a pas d’arme.»

Harber Ndiaye, 50 ans,est hôtelier

«C’est difficile car la ville n’est pas très libérée. Il y a encore des attentats à Gao, mais on arrive à canaliser. Les Français tiennent des réunions avec les délégués de quartier pour aider aux renseignements. Sans l’aide de la population, ils ne peuvent pas s’en sortir. Mais aujourd’hui, dieu merci, les gens se promènent. On est en train de récupérer un petit peu. Pendant dix mois, c’était l’emprisonnement. Maintenant, on peut fumer des cigarettes, s’habiller comme on veut. Mais les gens sont carrément traumatisés. On a tout vu à Gao, des amputations, des armes qu’on ne voyait que dans les films américains.

»Moi j’ai une auberge d’une vingtaine de chambres. Je ne l’ai pas encore rouverte. Comme il y a un bar avec de l’alcool, elle a été saccagée par le Mujao. Et ils ont tout pris dans ma maison. Je suis resté à Gao, mais pendant dix mois j’ai dû me cacher avec ma famille dans un coin. Sans argent, je ne peux pas rouvrir. J’ai fait un dossier que j’ai envoyé à Bamako, pour voir ce qu’ils peuvent faire pour nous. A Gao, il n’y a plus un hôtel, plus de banque, pas un service qui fonctionne. C’est un retour en arrière de cinquante ans. Nous devons tout reprendre à zéro. On s’aide, on essaye de s’arranger entre nous, je suis fier de ça. Et ce qui est très important, c’est que presque le monde entier est venu nous aider. Mais c’est très loin d’être la fin de l’histoire.»

Minknëla Sousiyana, présentateur du journal à la radio Koïma

«Ma radio n’a jamais cessé d’émettre depuis la chute de Gao [ndlr: 31 mars 2012]. Mais nous avons connu toutes les difficultés du monde. Nos journaux étaient contrôlés. Une fois, le 17 décembre dernier, les islamistes sont venus me chercher. J’ai passé trois jours en prison, enfin, dans la salle des délibérations de la mairie qu’ils avaient transformée en prison. Ils ne m’ont pas frappé parce qu’ils savaient que ça ferait sortir la jeunesse. Depuis l’arrivée de l’armée française, je peux présenter mes journaux en toute liberté. Je suis plus à l’aise; les Français mettent beaucoup l’accent sur la liberté d’expression. Ils doivent rester au Mali jusqu’à la fin de cette crise.

»Aujourd’hui, la nouvelle que j’ai sous la main, c’est la découverte par les jeunes patrouilleurs de ces six fûts remplis de carburant dans un trou, en brousse, près du village de Kadji. Ils avaient été cachés par les islamistes. La jeunesse a vu ça, et elle a informé les militaires. Hier aussi, sept complices du Mujao ont été arrêtés dans des habitations du village.»

Minknëla est aussi enseignant de français, d’histoire et géographie dans une école privée.

«Avant l’arrivée des militaires, à l’école, nous avons fonctionné sur nos propres moyens. Depuis fin janvier, l’Etat a repris les choses, et toutes les écoles ont rouvert. Les islamistes sont des gens sans foi, sans loi, sans cœur. Quand ils sont arrivés, nous leur avons demandé la permission d’ouvrir nos écoles. Ils nous ont dit: «aucun problème». Mais ils ont exigé de ne pas mélanger les filles et les garçons dans les classes. Alors nous avons mis les filles sur une seule rangée et les garçons sur une autre. Cela n’a pas empêché les problèmes. Le directeur a été arrêté parce que des filles et des garçons discutaient devant la cour. Maintenant, nous avons repris l’ancienne forme. Les garçons et les filles sont mélangés.»

Aïcha, 39 ans, 4 enfants. Elle était cuisinière chez des expatriés

«Il fait très chaud, on a faim et on n’a pas d’eau. Je n’ai pas de travail parce que les Blancs ne viennent plus à Gao. Et mon mari ne travaille pas non plus, alors on s’est séparés. Je fais des galettes de farine que je vends devant ma porte. C’est le seul moyen pour gagner de l’argent afin de nourrir mes enfants. Mais tant qu’on est en vie, il y a de l’espoir. Et ça va quand même mieux qu’avant. Les femmes ont levé le voile. Quand les islamistes étaient là, une fois, j’ai été menacée d’être frappée en allant au marché. Parce que je ne portais pas le voile. Pour moi, c’était trop cher. Un voile coûte entre 5500 et 6000 francs CFA [autour de 10 francs].

La semaine passée, tout le marché a brûlé à cause d’une attaque de djihadistes à la grenade. J’étais très contente parce que l’armée est vite intervenue. Beaucoup sont morts. Le lendemain, j’ai été à la mairie [ndlr: des combats avec le commando ont eu lieu dans sa cour]. On a tout vu tu sais, une tête sans le corps, un pied sans le corps. Avec l’armée française, la liberté est totale. Maintenant, on n’a plus peur. Et si on entend des coups de fusil, on rentre à la maison, et on boucle. C’est ce que nous ont dit les Français. Ils sont très gentils. Ils saluent les gens.»

Ali Arboncana, 50 ans, est porte-parole de la coordination des ONG locales et internationales

«Nous sommes très contents d’avoir la liberté. Mais les conditions de vie restent très difficiles pour la population qui n’a pas accès aux denrées alimentaires. On manque de tout. Et il y a le problème des djihadistes aux alentours de Gao qui harcèlent la population et l’armée. On a toujours peur, nous ne sommes pas à l’aise. Après la prise de Gao, en mars-avril 2012, les ONG ont été saccagées; ce ne sont pas les islamistes mais le MNLA [ndlr: les rebelles touareg] qui a enlevé nos clims, nos ordinateurs, nos voitures, les stocks de nourriture. Il y a des ONG qui ont tout perdu. Le PAM [Programme alimentaire mondial] n’est pas encore revenu. Seules la Croix-Rouge et quelques ONG font des distributions.

»Mais c’est très difficile aujour­d’hui de faire le choix entre les populations. Tout le monde, jeunes, vieux, est dans la même situation de vulnérabilité. Et l’aide n’arrive toujours pas de Bamako. On est stressé par tous ces événements. On peut croire que la paix est revenue, et puis tout de suite, on entend des coups de feu. On s’ennuie, mais moi je ne quitte presque pas mon quartier, le Château. La nuit, je ferme ma porte jusqu’au matin. Heureusement, on a l’électricité de 18 heures à 23h30. Et j’ai la télé à la maison. Chaque jour on prie pour le meilleur.»

Mohamed Cissé, 70 ans, est «chef de quartier»

«Le chef de quartier est celui qui représente le maire dans son quartier. L’armée française cherche leur collaboration pour sensibiliser la population. Elle patrouille souvent en ville. La population l’acclame. Quand il y a un besoin, les militaires français préviennent le maire, qui informe les chefs de quartiers et choisit le lieu. Ça ne peut pas être la mairie puisqu’elle est complètement détruite. Ils donnent des consignes aux chefs de quartier: ils leur demandent de signaler les suspects, ceux qui n’ont jamais été vus, ou qui ont un comportement pas clair. Un numéro vert a été installé à la gendarmerie nationale. Chaque vendredi soir, après la prière, le chef de quartier convoque les sages, les conseillers et les chefs de bande pour faire passer l’information. On sensibilise la population. Beaucoup de suspects ont ainsi été dénoncés [ndlr: avec parfois un excès de zèle, semble-t-il. LT du 01.03.2013]. Le lundi soir, il y a aussi une réunion avec les chefs de bande. On voit comment la chose a évolué. Mais la semaine dernière, avec l’incendie du marché des légumes, tout le monde était sous le choc. La réunion n’a pas pu se tenir.»

Alhadje, 34 ans. Membre de la «brigade de vigilance»

«Lorsque les rebelles du MNLA [ndlr: touareg] sont arrivés, ils ont cassé la prison. Il y a eu des évadés. Puis l’occupation terroriste a chassé le MNLA, dont les membres se sont retrouvés dans la nature et au sein de la population. Nous avons échangé avec les chefs de quartier et organisé des patrouilles actives. Nous n’avions pas d’armes, que notre courage et notre détermination, pour empêcher les vols. Seulement nos propres bâtons et le soutien de la population. Il y avait deux équipes, celle de 22 heures à 6 heures du matin et celle de 6 heures à 22 heures. Ça a très bien marché. Aujourd’hui, avec les Français et les Africains, dont nous saluons le soutien, nous avons passé un tournant. La sécurité est là, nous avons arrêté de patrouiller, nous avons passé le flambeau aux forces françaises et maliennes. Nous collaborons maintenant dans le cadre de l’information, nous leur servons de guide. Il reste beaucoup à faire. Le principal, c’est de permettre à ceux qui ont quitté Gao de revenir résider chez eux. Il y en a qui commencent à revenir, mais c’est encore la peur au ventre, parce qu’on sait que certaines poches islamistes continuent de résister à Gao.»

Des commandos terroristes reviennent ponctuellement semer le désordre

et la hantise