En cet été 1966, lorsque éclate la Révolution culturelle de Mao Tsé-toung, Zhang Ning n’a pas encore 5 ans, un âge innocent dont le souvenir, cinquante ans plus tard, revient par bribes. «Un jour, raconte la professeure de chinois à l’Université de Genève, le supérieur de mon père s’est retrouvé enfermé dans un panier à cochon et roulé au sol durant une heure devant ses collègues et leurs familles. Pourquoi? Je n’en savais rien. C’était tellement violent.»

Une autre fois, ce sont des femmes, cadres du Parti communiste, qui se retrouvent, le crâne à moitié rasé, installées sur une table de ping-pong pour subir une «dénonciation de masse». Mais le plus frappant, pour elle, c’est quand ses voisins de palier, et leurs quatre enfants, ses compagnons de jeu, ont disparu du jour au lendemain, forcés de quitter la ville. «Je ne comprenais rien, c’était horrible.» Plus tard, on lui expliquera que la femme avait une mauvaise étiquette de classe. Accusée d’être la fille d’un propriétaire terrien, elle a été renvoyée dans son village. Quant à l’homme du panier à cochon, il sera réhabilité dans les années 1980.

Les enfants des purgés

Zhang Ning habitait Nanning, le chef-lieu de la province du Guangxi. Ses parents, venus du Nord, avaient été transférés dans cette région pauvre et frontalière du Vietnam en 1958 pour construire le communisme après une première purge des cadres locaux. Ce dernier détail a son importance, car lorsque les diverses factions de Gardes rouges s’affronteront, toutes au nom de Mao, c’était en réalité bien souvent des enfants de purgés qui réglaient leurs comptes avec les enfants des cadres au pouvoir «envoyés du Centre», c’est-à-dire de Pékin. C’est du moins une façon de comprendre la guerre civile qui s’ensuivit, aucun travail historique n’ayant été entrepris sur cette question.

Zhang Ning n’a pas été Garde rouge, elle était trop jeune pour être embrigadée. Mais durant une décennie, elle va être éduquée à la façon d’un petit soldat de Mao. Dans le grand désordre que fut la Révolution culturelle, elle entame l’école primaire en 1968, lorsqu’un certain calme revient. «Longtemps, nous n’avons fait qu’une chose: mémoriser des citations de Mao, chanter et exécuter les danses de la loyauté envers le parti. Il ne s’agissait pas de former que les esprits, mais aussi les corps.»

«J’étais terrifiée»

C’est à ce moment-là que se situe l’épisode le plus traumatisant de son enfance. «Un jour, alors que j’étais aux toilettes publiques de l’école, j’ai laissé tomber mon Petit Livre rouge des citations de Mao. Personne ne m’avait vu, mais j’étais terrifiée. Je n’en ai rien dit à mes parents, mais durant des jours, je me suis prosternée devant le portrait de Mao qui trônait à la maison pour me faire pardonner.» En ce temps-là, se faire prendre à utiliser un journal comme papier toilette pouvait vous valoir une condamnation pour crime contre-révolutionnaire. Les contre-révolutionnaires pouvaient être exécutés pour blasphème.

Les exécutions publiques faisaient partie de la formation de Zhang Ning et de ses petits camarades. On exécutait pour le vol, le viol, très répandu, et les crimes politiques, la majorité des cas. «Assister aux meetings de dénonciation des condamnés à mort sur la place centrale de la ville était une forme d’éducation politique à travers des scènes de violence sociale», juge la chercheuse, qui est devenue une des grandes spécialistes de la peine de mort en Chine.

Un mouvement ambigu

La Révolution culturelle, pour la jeunesse, fut un mouvement ambigu. Pour beaucoup d’adolescents, ce fut une vraie libération. Ils pouvaient voyager à travers tout le pays, délivré du carcan d’une société socialiste jusque-là très contrôlée. Certains ont véritablement cru à l’avènement de la «Grande démocratie», celle de la «ligne des masses», qui n’était rien d’autre que la dictature d’un seul homme: Mao.

Pour Zhang Ning, ce ne fut qu’une période de privation, de travaux dans les champs, à l’usine, à collecter les seaux des latrines. Ses parents étaient souvent absents, soumis aux séances de critiques, astreints à des tâches physiques. «Nous avions toujours faim, manger était notre principale préoccupation», se souvient-elle.

Nanning, à l’image de la province, fut le théâtre de nombreux combats de rue auxquels pouvait assister la fillette depuis sa fenêtre. En 1968, Wei Guoqing, le gouverneur et chef militaire du Guangxi, fit intervenir la troupe. On estime le nombre de morts entre 100 000 et 150 000.

Scènes sauvages

C’est au Guangxi que se produisirent les scènes les plus sauvages de la Révolution culturelle, certains villages s’adonnant au cannibalisme pour détruire les ennemis politiques. Un journaliste, Zheng Yi, s’est inspiré d’une des très rares enquêtes officielles sur les crimes de la Révolution culturelle pour publier au début des années 1990 un livre de récits terrifiants, Stèles rouges, avant de s’exiler.

Le matin du 9 septembre 1976, Zhang Ning se souvient très bien avoir observé un phénomène «bizarre»: «Le ciel s’est soudain assombri comme s’il allait pleuvoir. Puis les haut-parleurs de l’école ont annoncé que l’après-midi, il fallait rester à la maison, une information importante du gouvernement central devait être annoncée.» C’était la mort de Mao Tsé-toung, le dieu des Chinois.
Une majorité de personnes s’est mise à pleurer. Et Zhang Ning? «Je pense que j’ai pleuré. Etait-ce spontané? Probablement.» Un mois plus tard, à l’annonce de l’arrestation de la Bande des Quatre, présentée comme le groupe dirigeant de la Révolution culturelle, cela a été au contraire une grande fête. «Toute la ville chantait, dansait.» Un an plus tard, après une décennie d’arrêt, les universités du pays rouvraient. Elle pourra commencer de vraies études en 1978.


A lire

Zheng Yi, Stèles rouges, du totalitarisme au cannibalisme, Ed. Gallimard, coll. Bleu de Chine, 1999.

Hua Linshan, Les Années rouges,Ed. Le Seuil, 1987.


Chronologie

1949 Fondation 
de la République populaire 
de Chine.

1956 Rapport Khrouchtchev 
sur les crimes 
de Staline.

1958 Lancement 
par Mao 
du Grand Bond 
en avant, qui se soldera 
par la mort de 30 à 40 millions 
de personnes.

1966 Début de la Grande Révolution culturelle prolétarienne.

1968 Intervention 
de l’armée pour mettre un terme 
à la guerre civile.

1976 Mort de 
Mao Tsé-toung.

1981 Le Parti communiste conclut 
que la Révolution culturelle
 a été une «grave erreur» ayant entraîné 
«une catastrophe pour le pays 
et pour le peuple».


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