Il a fallu moins d'un mois pour que l'essentiel de l'enquête espagnole sur les attentats du 11 mars trouve son dénouement, dans le gigantesque fracas provoqué samedi soir par l'explosion d'un immeuble de la banlieue de Madrid. Une célérité d'autant plus étonnante qu'enquêteurs et pouvoir politique, d'entrée, avaient donné l'impression de se lancer sur une mauvaise voie, privilégiant jusqu'à l'obsession la piste des terroristes basques d'ETA.

De fait, c'est la démesure même des attentats contre les quatre «trains de la mort» qui explique en bonne partie la rapidité avec laquelle les traces se sont multipliées. Impossible, face à pareille ampleur logistique, que la plupart des preuves s'évanouissent. Impossible de ne pas risquer d'abandonner un élément, à partir duquel les enquêteurs parviendront à ramener des indices supplémentaires, comme on tire le fil d'une pelote.

Sonnerie dans un sac

Cet indice pesait un peu plus de dix kilos, et il signala de lui-même sa présence, se mettant à sonner dans un commissariat où il avait été amené, douze heures après les explosions meurtrières. Personne n'y avait pris garde jusque-là. Ramassé dans les décombres du train qui avait été frappé en gare du Pozo del tio Raimundo, c'était un simple sac de sport, venu s'ajouter aux dizaines d'autres affaires appartenant aux voyageurs qu'ont ramassées les sauveteurs. Contenant plusieurs kilos de matériel explosif (du Goma 2), répartis en petites quantités, ainsi qu'un détonateur en cuivre, des clous et de la mitraille, le sac a surtout permis de mettre la main sur un téléphone portable, censé activer la charge.

Une partie des explosifs conservait encore l'indication de leur lieu d'origine, une carrière du nord de l'Espagne. C'est cette piste qui, le 18 mars, permettra l'arrestation d'un ancien mineur espagnol, soupçonné d'avoir vendu le matériel aux auteurs des attentats contre de l'argent et une grande quantité de haschich. Mais c'est le téléphone et les renseignements liés à la carte à prépaiement qui vont accélérer l'enquête. Deux jours après l'attentat, les policiers ont déjà déterminé l'identité de ses acquéreurs, trois Marocains et deux Indiens, propriétaires d'un magasin de téléphones à Madrid, dans le quartier de Lavapies, à quelques centaines de mètres de la gare d'Atocha où eurent lieu plusieurs explosions. Parmi les personnes arrêtées se trouve Jamal Zougam, né à Tanger en 1973: des témoins présents dans la gare de départ des trains le reconnaîtront comme étant l'un des auteurs directs des attentats.

Un triangle et une maison

Mais le téléphone, du même type que les douze autres placés dans les trains, n'avait pas fini de livrer ses secrets. Analysant, avec un spectrographe, la provenance des ondes produites par les appels en direction de ces téléphones, la police définit un périmètre où se concentreront désormais les recherches. Le fait que les bombes n'aient pas explosé toutes au même moment ni au même endroit permet en effet de dessiner un triangle dont l'une des pointes correspond au lieu d'origine des appels. Les policiers finiront par trouver la maison suspecte à Chinchon, à une trentaine de kilomètres de Madrid. Désertée depuis quelques heures par ses habitants, elle n'en recèle pas moins plusieurs détonateurs, des restes de dynamite ainsi que d'innombrables empreintes digitales, dont celles de Jamal Zougam.

Si la petite maison de Chinchon – louée par le Marocain Jamal Ahmidan, alias «le Chinois» avec un faux passeport belge – a servi de repaire au commando pour planifier les attentats et pour y préparer les bombes, les enquêteurs étaient persuadés de l'existence d'une autre cache. A ce moment, ils recherchent déjà Sarhane Ben Abdelmajid («le Tunisien», 36 ans, dont huit passés en Espagne) qui, de l'aveu des personnes détenues, est l'idéologue du commando. Cet homme, dont le discours radical l'avait éloigné de la communauté musulmane espagnole, sera celui qui défendra avec le plus de véhémence les appels au djihad au cours des réunions clandestines de Chinchon.

Violente explosion

Les policiers finiront par le trouver à Leganes, une localité pauvre proche de Madrid, grâce là aussi à des coups de téléphone émis depuis des mobiles. Une vaste opération policière est lancée samedi après-midi, les policiers en civil resserrant progressivement le cercle autour de l'appartement où sont réunis les auteurs des attentats. Leur présence, pourtant, ne passe pas inaperçue. Des voisins ont indiqué aux enquêteurs que l'un des terroristes présumés, qui descendait les ordures, n'est pas remonté et a réussi à prendre la fuite. Son absence sonnera l'alerte dans l'appartement où, très vite, ses occupants menacent de se faire sauter et, semble-t-il, échangent des coups de feu avec les policiers. Le quartier est évacué.

Le commando dispose encore de dix kilos de Goma 2 et de deux kilos supplémentaires avec lesquels a été confectionnée une ceinture d'explosifs similaire à celles que portent les kamikazes palestiniens. L'explosion est d'une telle violence que l'on mettra deux jours à connaître le nombre exact de tués. En plus d'un policier, ils seraient six, estimaient hier les enquêteurs, qui ont d'ores et déjà confirmé la mort de Sarhane Ben Abdelmajid et celle de Jamal Ahmidan, les chefs «spirituel» et «opérationnel» des attentats.

Restent encore trois suspects en fuite dont les photos ont été diffusées hier par la police, voire deux s'il est avéré que l'un d'eux est mort à Leganes. Mais il reste aussi, comme le précisait ce week-end le ministre de l'Intérieur, Angel Acebes, à remonter jusqu'aux éventuels commanditaires des attentats et à établir toutes les connections internationales.