Une tomate - et en clip de campagne une distribution, en musique, de soupe à la tomate -, tel est l'emblème du parti politique qui a connu, mercredi, la plus forte progression aux législatives néerlandaises. «C'est un jour historique», a lancé au soir de la victoire Jan Marijnissen, le leader du Socialistische Partij (SP), un mouvement de gauche antilibéral et méfiant envers l'Europe qui, avec 26 élus (16,6% des suffrages) sur 150, soit un gain de 17 sièges, est devenu la troisième force politique du pays. Il faut des «Pays-Bas plus sociaux et plus humains», a-t-il clamé, même si le jeu compliqué des coalitions ne lui garantit nullement d'entrer dans le futur gouvernement.

La «tomate», le SP l'a adoptée dès les années1990: c'est un fruit très sain qui contient des vitamines, expliquent les stratèges de ce mouvement aux origines maoïstes. Mais c'est aussi et surtout, soulignaient-ils, un fruit qui sert à manifester concrètement son mécontentement.

L'image s'est avérée payante. La première campagne aux tomates a permis au SP d'entrer au parlement avec deux sièges en 1994. Il n'a cessé de progresser depuis jusqu'à sa percée d'aujourd'hui, au détriment des partis traditionnels et en particulier des travaillistes de Wouter Bos qui, chutant de 42 à 32 sièges, ne peuvent plus espérer dicter la formation d'un futur gouvernement. La Liste de Pim Fortuyn - du nom du leader populiste assassiné - qui a complètement disparu du parlement lors de ces élections - pourrait aussi avoir fourni au SP de nouveaux électeurs, déçus des forces politiques gouvernementales.

L'Union européenne a aussi fait les frais des «tomates» du SP. En 2005, Jan Marijnissen, 54 ans, avait acquis une notoriété nationale en faisant campagne contre la Constitution européenne, rejetée à 61,6% par les électeurs néerlandais. Cet ouvrier et leader syndicaliste, chef de longue date du SP, a séduit une majorité des téléspectateurs lors du dernier débat télévisé qui a réuni le 15 novembre les différents candidats. Les Néerlandais ont affirmé aux sondeurs que, de tous les hommes politiques, c'est celui avec qui ils auraient le plus de plaisir à boire une bière.

Les socialistes antilibéraux aux accents nationalistes disent vouloir remettre l'Etat au centre du jeu néerlandais. Leur programme économique est sans surprise: défense des services publics, taxation des hauts revenus, plafonnement du salaire des patrons, augmentation des aides sociale. Mais les membres du SP sont aussi opposés à l'envoi de soldats à l'étranger, hostile à l'OTAN et, s'agissant de l'Union européenne, ils invitent les Pays-Bas à reprendre leur souveraineté.

La victoire du SP confirme le glissement eurosceptique du pays, Le parti compte toutefois deux élus au sein du Parlement européen. L'un d'eux, Erik de Meijer, a d'ailleurs contribué, par ses interpellations à la Commission européenne, à nourrir la querelle qui oppose aujourd'hui Bruxelles et Berne à propos de la fiscalité de Zoug et de Schwyz. A Strasbourg, les deux élus du SP militent dans les rangs de l'extrême gauche contre tout renforcement de l'Union européenne et contre tout projet de libéralisation. La Directive de leur compatriote Frits Bolkestein a été, sans surprise, l'une de leurs bêtes noires.

La progression spectaculaire du SP, même si elle se double d'un bond de la droite nationaliste et populiste de Geert Wilders, qui a gagné neuf sièges en dénonçant le «tsunami de l'islamisation», place en théorie la gauche antilibérale au cœur du jeu politique néerlandais. Mais rien n'indique que la reine Beatrix s'adressera à Jan Marijnissen pour former le prochain gouvernement. Le premier ministre sortant, Jan Peter Balkenende, le chrétien-démocrate dont le parti CDA a remporté le scrutin avec 41 sièges (26,6% des suffrages), devrait être reconduit à son poste.

Notant le recul au centre et le succès des extrêmes, le Volkskrant constatait hier: «Maintenant que la fumée de la campagne électorale s'est dissipée, un champ de bataille confus et chaotique apparaît.»