«Au début des années 60, j'ai marché à Washington aux côtés de Martin Luther King, plus tard, je suis allé au Mississippi inscrire des Afro-Américains sur les listes électorales.» Le sénateur Joseph Lieberman, colistier d'Al Gore sur le ticket présidentiel démocrate, a insisté lourdement mercredi, devant les délégués de la Convention démocrate réunis à Los Angeles, sur son engagement passé et présent dans la lutte contre les discriminations. Toutes les discriminations. «Je crois que le temps est venu d'abattre les murs des discriminations basées sur la race, le sexe, la nationalité ou les orientations sexuelles.» Concert d'applaudissements dans la salle. L'exercice n'était pas que pure rhétorique. Passé l'engouement et la surprise suscités par sa nomination, la première pour un juif, Joseph Lieberman se devait de rassurer l'aile gauche du parti sur certaines de ses positions jugées trop centristes, voire franchement conservatrices, sur l'éducation, l'affirmative action (ce programme de quotas favorisant l'accès des minorités aux administrations et universités publiques) et les caisses de pension. «Quand il s'agit de l'affirmative action, je dis réformons-la mais ne la supprimons pas!», reprenant à son compte la formule de Bill Clinton. La salle, une fois encore, approuve.

L'épreuve est passée. Mais elle illustre le dilemme d'Al Gore et de son coéquipier qui doivent convaincre les plus fidèles du parti, les Noirs et les syndicats, sans s'aliéner le centre de l'échiquier politique, là où se situe la majorité des électeurs. La fissure n'est cependant pas passée inaperçue à Los Angeles, où Joseph Lieberman a été prié de montrer patte blanche devant les associations de militants noirs, gays et syndicaux. «Je suis satisfaite par ses commentaires, et je me range derrière lui, mais j'espère qu'il n'y aura pas d'autres sujets de préoccupation», confie au Temps Maxine Waters, une députée californienne très populaire, et connue pour son soutien sans faille à Bill Clinton durant la procédure en destitution. Ce sont ses critiques, virulentes en début de convention, qui ont forcé le sénateur du Connecticut à faire amende honorable devant le Black Caucus, le groupe parlementaire afro-américain du Congrès.

Ces escarmouches enterrées, le nouveau mot d'ordre du parti est devenu: unité, unité, unité. Difficile de trouver des voix discordantes dans la foule des délégués, conscients que leur poulain a suffisamment d'obstacles à surmonter, à commencer par son image de technocrate rigide et ennuyeux, pour ne pas l'embarrasser de surcroît avec des dissensions internes. «Ecoutez, les gens confondent le charisme de Clinton avec les dossiers qui comptent pour nous, l'éducation, la santé, l'augmentation du salaire minimum, explique Lawanna Preston, une directrice syndicale de San Francisco. A l'intérieur des syndicats, nous sommes très excités par la candidature d'Al Gore.» Le défilé mardi soir des vieux dinosaures de la gauche du parti, du sénateur Ted Kennedy au révérend noir Jesse Jackson, venus dire tout le bien qu'ils pensent d'Al Gore, était vendu par les stratèges démocrates comme la manifestation de l'unité et non de la division. «Nous sommes un grand chapiteau ouvert à tous», a lancé Jesse Jackson, candidat présidentiel en 1988. Mais, si deux jours plutôt il appelait les manifestants à l'extérieur du Staples Center à protester massivement contre chaque exécution au Texas, il n'a soufflé mot dans son discours sur son combat contre la peine capitale et la répression policière. Et il a esquivé la question quand on lui demandait s'il serait prêt à défier une administration démocrate sur le sujet, si Gore l'emportait en novembre.

Pour gommer tout doute sur le ralliement des Afro-Américains, les maîtres de cérémonie de la kermesse démocrate ont fait appel à John Lewis, le député noir de Géorgie, héros de la lutte pour les droits civiques dans le Sud, pour présenter Joe Lieberman. «Voulez prendre le risque de voir Bush élu, prendre le risque qu'il nomme des juges conservateurs à la Cour suprême, qui auront le pouvoir d'interdire l'avortement., de supprimer l'affirmative action et de laisser les armes circuler librement?» prévenait Barney Frank, le député homosexuel du Massachusetts. Et de synthétiser, à l'instar de nombreux délégués, le nouveau cri de ralliement du parti: la peur de George Bush. Car, si le candidat de leur parti ne leur offre pas toutes les assurances nécessaires, il reste un moindre mal par rapport à son rival républicain. Reste à savoir si une élection se gagne sur la peur. Surtout en temps de paix et de prospérité.