France

«La gauche de gouvernement peut redevenir une alternative»

Pour l’essayiste Raphaël Glucksmann, tête de liste aux élections européennes pour le collectif Place publique et le Parti socialiste, la victoire de Pedro Sanchez en Espagne confirme la persistance du clivage droite-gauche

«Un vent se lève en Europe. Ravi de travailler avec Pedro Sanchez au renouveau de la gauche européenne.» A un mois des élections au Parlement européen du 26 mai prochain, l’essayiste Raphaël Glucksmann, tête de liste du PS et de Place publique, est convaincu que la victoire des socialistes espagnols aux législatives est un «signal fort».

«Le soi-disant clivage entre nationalistes et progressistes est une sorte de prise d’otage. Si on lui redonne du sens, l’alternance redeviendra réalité», explique au Temps celui qui, débarqué en politique depuis peu et jamais membre du PS, doit s’employer chaque jour à convaincre militants et cadres socialistes du bien-fondé de sa démarche hors parti.

Le Temps: Les socialistes espagnols viennent de ressortir avec éclat du purgatoire, avec près de 30% des voix aux législatives de dimanche, même s’ils vont devoir former une coalition pour gouverner. Cela prouve-t-il que, en France aussi, les socialistes ont de l’avenir?

Raphaël Glucksmann: Tout l’enjeu, pour la gauche de gouvernement, est de redevenir une alternative crédible. Et oui, en France, cela est possible. Beaucoup se moquent de mon amateurisme en politique, qui est réel. Je mène ma première campagne électorale. Je crois aux mots que j’écris. Je vis, depuis l’annonce de notre liste commune avec le Parti socialiste au mois de mars, une difficile «entrée dans l’atmosphère».

Mais pourquoi suis-je prêt à prendre tous ces coups? Parce que je me refuse à abandonner le terrain aux seuls nationaux-populistes, opposés aux soi-disant progressistes. Si elle intègre le logiciel écologique comme nous tentons de le faire, la social-démocratie peut se réinventer. Paul Magnette est en train de le faire en Belgique, où il conduit la liste du PS. Nicolas Zingaretti, le nouveau leader du Parti démocrate, s’y emploie en Italie. Le premier ministre Antonio Costa incarne cette voie au Portugal. Nous avons maintenant un exemple à suivre avec Pedro Sanchez. La social-écologie européenne est l’avenir de cette social-démocratie.

Le dynamitage des grands partis politiques français par Emmanuel Macron à la présidentielle de mai 2017 n’est donc pas irrémédiable?

Nous ne sommes pas le bulletin de vote anti-Macron. Voter pour notre liste, c’est peser pour que, demain, un grand groupe social-écologiste existe au Parlement européen. L’enjeu, c’est de faire basculer les sociaux-démocrates traditionnels vers la défense du climat et de l’environnement. C’est aussi la convergence de deux générations. Regardez la composition des manifestations à caractère social, comme celles des «gilets jaunes» en France: beaucoup de cheveux grisonnants, beaucoup de vieux militants désabusés parce qu’ils n’ont plus de combats justes et populaires à défendre.

Regardez maintenant les manifestations contre le réchauffement climatique: que des jeunes! La synthèse de ces deux aspirations est possible si les socialistes, trop longtemps habitués au tic-tac droite-gauche du pouvoir, peuvent s’affranchir de leurs habitudes et de leur appareil. La gauche sociale-démocrate s’est trop comportée comme une église aux portes fermées. Quelque chose est maintenant en train d’émerger. On vient de le voir en Espagne. Saisissons cette chance.

Emmanuel Macron défend une «renaissance européenne». Beaucoup de ses électeurs viennent de la gauche modérée. Comment allez-vous les récupérer et les convaincre de vous rejoindre?

Macron ne comprend ni les colères sociales, ni les colères climatiques et écologiques. Il sait bien qu’il a été élu, en 2017, par une société malade. Il a compris maintenant qu’il doit faire preuve d’humilité. Mais sur le fond, que dit-il? Qu’il accepte des concessions sociales, mais que son modèle demeure le culte du «winner» [le gagnant]. Or ce modèle est celui qui ne marche plus, car il use nos sociétés et épuise nos ressources. Il faut des réponses de gauche aux problèmes engendrés par la crise.

Nous défendons un fonds de soutien européen aux services publics. Nous réclamons d’arrêter avec les accords de libre-échange. Voilà des sujets qui nous différencient de l’agenda macronien, bien plus marqué à droite. La social-démocratie réinventée doit être la force politique qui réfléchit à l’avenir, et qui ose, par exemple, défendre la limitation des mandats dans le temps. Nous devons être ceux qui font respirer la démocratie. Nous devons retrouver un récit de transformation sociale, et cela passe par le climat.

Comment peut-on croire qu’Emmanuel Macron va révolutionner l’Europe alors que sa tête de liste aux européennes, Nathalie Loiseau, s’oppose aujourd’hui à de nouvelles dépenses d’infrastructures pour les pays de l’Est? Alors que les nationaux-populistes, dans tous ces pays, surfent déjà sur le sentiment d’abandon des populations…

Problème: les électeurs de chaque pays votent pour des listes nationales, autour d’enjeux nationaux. En France, le 26 mai, beaucoup réclament un référendum anti-Macron…

On ne peut pas refaire nos démocraties en oubliant la question sociale. Il faut savoir aller contre les sondages et le dire. Je crois réellement, pour l’avenir, à une scène politique européenne transnationale. Le rôle de la gauche réinventée est aussi de décrypter la société, d’être une vigie et un lieu de formulation de politiques à long terme. Mon premier but lors de ces européennes, c’est de rendre plus audible notre nouveau discours de gauche. Comment peut-on croire, par exemple, que Jean-Luc Mélenchon va peser sur l’Europe alors que dans toutes les capitales, son programme économique fait peur? La gauche de gouvernement, c’est le contraire de ses incantations.

L’écologie a souvent été utilisée, en France, comme un argument électoral par la gauche. Elle l’est aujourd’hui par tous les partis, y compris par le Rassemblement national de Marine Le Pen. Opportunisme ou perte de sens généralisée? L’écologie, c’est la prise en compte du risque pour redéfinir de nouvelles politiques publiques. On ne peut pas, d’un côté, taxer le diesel et faire des cadeaux fiscaux à une multinationale pétrolière comme Total! Le projet qui peut permettre à la gauche de se réinventer doit d’abord être cohérent. On doit refonder l’idée de république autour des impératifs sociaux et écologiques.

Je ne crois pas à la possibilité de concilier la défense du climat et de l’environnement avec une politique économique libérale. Nicolas Hulot l’a tenté au sein du gouvernement français, et il a buté sur le système. C’est l’autre enjeu, dont on voit bien qu’il sous-tend aussi le résultat des législatives espagnoles. Nous devons être capables de changer nos institutions pour faire face aux nouveaux défis. La gauche doit inventer les solutions de demain que la droite, engluée dans ses certitudes économiques, n’est pas capable d’imaginer.


A lire: «Les enfants du vide – De l’impasse individualiste au réveil citoyen», de Raphaël Glucksmann, Editions Allary.

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