Méditerranée

La gauche italienne envoie un bateau pour sauver des migrants en Libye

Le bateau Mare Ionio a quitté le port d’Augusta en Sicile ce matin. Parti pour secourir des migrants aux larges des côtes libyennes, le bateau compte à son bord des marins et des sauveteurs mais également des activistes de la gauche italienne

La porte rouillée via dei Cantieri 52 s’ouvre lentement. Derrière, on aperçoit au loin le Mare Ionio. Né du projet de quelques membres de la gauche italienne, ce bateau est en ce moment même dans les eaux internationales. Parti ce jeudi matin à cinq heures trente-cinq, il compte à son bord, en plus de son équipage, Erasmo Palazzotto, membre du parlement italien. Il a acheté le bateau avec deux collègues du parti Sinistra Italiana (la gauche italienne), Nichi Vendola, Nicola Fratoianni, et avec Rossella Muroni présidente du parti Liberi e Uguali (libres et égaux).

Lire aussi: Les sauveteurs de l’Aquarius appellent la France à l’aide

Le navire bat pavillon italien et ne le perdra pas

Grâce à un prêt de 465 000 euros accordé par la Banca Etica, un institut financier spécialisé dans la finance éthique, ils ont pu acheter 110 000 litres de pétrole, de l’équipement électronique et ils ont eu de quoi payer l’équipage. A cela viennent s’ajouter 70 000 euros de donations qui permettront de maintenir le bateau à flot.

Afin d’éviter les déboires de l’Aquarius, le navire bat fièrement pavillon italien, un drapeau très difficile à obtenir et quasiment impossible à retirer au vu de la nationalité de l’équipage et de son propriétaire. Lorsque l’on demande à Erasmo Palazzotto s’il craint des représailles du gouvernement, il botte en touche: «Nous combattons le racisme et portons secours à des personnes en danger. Tout ce que nous avons fait est légal et transparent. Nous respectons le droit maritime en allant porter secours en mer.»

Notre reportage à bord de l’Aquarius: En Méditerranée, le ballet macabre des gardes-côtes libyens

Une opération préparée dans le secret

Souriant, il ajoute: «Lorsque les réfugiés que nous aurons secourus mettront le pied sur le Mare Ionio, ils seront sur territoire italien!» Préparée dans le plus grand secret, cette opération a pris forme en juin alors que l’Italie fermait ses ports. «Au début, nous voulions partir pendant l’été, mais cela a été plus compliqué que prévu», raconte Erasmo Palazzotto. Avant de reprendre: «Nous serons en mer pour la date symbolique du 3 octobre 2013.» Il y a exactement cinq ans, un gigantesque bateau de pêche coulait au large de Lampedusa, causant la mort de près de 400 migrants pour la plupart érythréens. Ce naufrage a durablement choqué l’opinion publique italienne et un jour de deuil national avait été décrété.

Si tout se passe comme prévu, le navire aura atteint les côtes libyennes ce week-end. Ils ont prévu d’y être dans les 80 heures qui suivront leur départ. Ils devraient être rejoints par deux voiliers ainsi que l’Astral, la barque d’Open Arms. L’ONG espagnole et son fondateur Oscar Camps participent activement au projet.

Lire également: Le cimetière marin

Au maximum 130 personnes

Composé de 11 personnes, l’équipage comprendra un médecin, quatre personnes en charge du secours en mer ainsi que quatre membres de l’équipage. Long de trente-sept mètres sur neuf de large (l’Aquarius en fait 60), le Mare Ionio peut contenir au maximum 130 personnes à son bord. A cela viendront s’ajouter l’activiste Luca Casarini, fondateur de No Global et responsable des manifestations anti-G8 à Gênes, ainsi que Giuseppe Caccia, armateur du navire.

Pour la suite des opérations, les organisateurs comptent sur un crowdfunding. Pour ce faire, ils ont mis en place une plateforme sociale intitulée «Mediterraneo». Comportant autant des militants anarchistes que des membres de milieux catholiques, cette alliance hétéroclite a comme unique point commun son refus de laisser des gens mourir en mer.

«Beppe», l’armateur de circonstance

De petite taille, le crâne dégarni et des lunettes rondes, «Beppe» s’est improvisé armateur. Celui qui était consultant en urbanisme pour la ville de Bologne et la Fondation Rosa Luxemburg à Berlin il y a encore quelques semaines se veut confiant. «Nous n’aurions jamais réussi ce pari fou sans l’aide de toutes les personnes que nous avons contactées. Qu’elles soient de droite ou de gauche, les personnes du milieu maritime vivent très mal l’idée de ne pas secourir les gens en mer. C’est contre leur principe avant même d’entrer dans des concepts politiques.»

Dressant le constat de l’échec des politiques gouvernementales, il reprend: «Nous avons créé un réseau qui ne passe plus par les gouvernements. Les villes de Palerme, Bologne, Amsterdam et Berlin ont décidé de nous soutenir. Non seulement en acceptant d’accueillir les personnes que nous sauverons, mais également en nous soutenant dans notre mission.»

Appel à une mobilisation politique

Selon ses organisateurs, au contraire de l’Aquarius ou d’autres organisations de sauvetage en mer, contraintes à ne pas prendre parti politiquement, le Mare Ionio n’hésitera pas à appeler à la mobilisation politique en cas de refus de l’Italie d’ouvrir l’un de ses ports. «Nous ne sommes pas une nouvelle ONG, mais une plateforme sociale. Ce bateau doit devenir un symbole, un défi aux politiques menées par l’Italie et l’Europe», affirme l’activiste Luca Casarini. Avant de reprendre: «Le but des autorités est d’éviter qu’il y ait des témoins de ce qui se passe au large de la Libye. Nous ne les laisserons pas faire.»

Publicité