Union européenne

Les gauches radicales inquiètent Bruxelles

Les mouvements qui condamnent l’austérité pourraient arriver au pouvoir ces prochains mois en Espagne et en Grèce.

Les gauches radicales inquiètent Bruxelles

Union européenne L’austérité fâche nombre d’électeurs

Les mouvements qui la condamnent pourraient arriver au pouvoir en Espagne et en Grèce

L’Europe en a des sueurs froides. La perspective d’élections législatives anticipées se rapproche en Grèce et le parti de la gauche radicale Syriza, qui promet de faire annuler le programme d’austérité et d’effacer la dette, est aux portes du pouvoir. A quelques milliers de kilomètres d’Athènes, en Espagne, la formation d’extrême gauche eurocritique Podemos («Nous pouvons») s’arme pour les législatives de 2015, avec des chances de l’emporter. Fin novembre, les sondages plaçaient le parti de Pablo Iglesias en tête, devant le Parti populaire (PP, droite) du premier ministre Mariano Rajoy et le Parti socialiste. Au Portugal, à Chypre ou en Irlande, les mouvements d’extrême gauche séduisent aussi des électeurs épuisés par une rigueur imposée «d’en haut», depuis Bruxelles, et nostalgiques d’un Etat-providence généreux.

Un petit air de révolution? Une réaction de colère, plutôt, qui s’incarne dans «une critique radicale du système auquel est associée l’Europe et qui participe à cette poussée populiste qui gagne le Vieux Continent», décrit Dominique Reynié, directeur de la Fondation pour l’innovation politique, à Paris.

Ce populisme prend des formes diverses. Lorsque la critique des «élites bruxelloises» se traduit dans les pays du nord (Suède, Danemark, Finlande…) par un populisme d’extrême droite, elle se manifeste au sud par cette gauche radicale que l’on croyait enterrée. «Il y a deux réactions à la crise, analyse Yves Bertoncini, directeur de l’institut Notre Europe. Un vote «anti-solidarité» sur le thème «nous n’allons pas payer pour ces fainéants du sud», et un vote «anti-austérité» dans les pays sous ­assistance de la troïka [Banque ­centrale européenne, Fonds ­monétaire international (FMI) et Commission de Bruxelles].»

Un quart de siècle après l’effondrement du bloc communiste, l’ascension de ces partis d’extrême gauche peut prendre des allures anachroniques. Mais nombre de ces mouvements, tel Podemos, se sont formés récemment, lâchant les thèmes les plus obsolètes pour se focaliser sur l’«oppression exercée par l’Europe et le FMI» contre l’Etat-providence et le bien-être des travailleurs.

«La crise a rappelé qu’une forme de lutte des classes n’était pas morte», juge Jean-Yves Camus, chercheur spécialiste des radicalités politiques. On retrouve, dit-il, les exploiteurs contre les exploités, les bénéficiaires de la mondialisation contre les laissés-pour-compte, les banquiers contre les travailleurs… En Espagne, Podemos se nourrit d’une opposition à une Allemagne surpuissante qui serait tentée de «coloniser» Madrid. «Nous disons à Merkel que nous avons notre dignité et que nous n’allons pas nous agenouiller», répète à l’envi le chef du parti, Pablo Iglesias.

Ces formations prospèrent sur une rhétorique qu’a abandonnée la gauche modérée, au grand désarroi de certains électeurs. «Il n’y a plus d’utopie. Pour les sociaux-démocrates, il n’y a plus de projet d’émancipation économique collective mais seulement individuelle. Au mieux propose-t-elle une utopie sociétale, avec des projets comme le mariage pour tous. La gauche radicale s’y oppose et tente de faire comprendre aux électeurs que le logiciel actuel peut être autre chose qu’une simple adaptation au monde», explique Jean-Yves Camus.

Dans nombre de pays plane aussi le sentiment que les socialistes ont trahi. Et échoué. Pour faire face aux défis de ce que les experts ont qualifié de «pire crise depuis 1929», les partis de gauche ont constitué une forme d’union sacrée avec ceux de droite pour adopter des mesures impopulaires dont l’efficacité reste à démontrer. En Grèce, au Portugal, ce sont des premiers ministres socialistes qui, au nom du pragmatisme, ont signé les accords avec la troïka. S’ajoutent à cela des scandales de corruption retentissants, qui, entachant les partis de gouvernement, ont incité les électeurs écœurés à voter pour des mouvements «anti-système».

A Bruxelles, cette escalade fait frémir. Le président de la Commission, Jean-Claude Juncker, ne s’est pas privé de faire part de ses craintes, affirmant qu’il «n’aimerait pas que des forces extrêmes arrivent au pouvoir» à Athènes et qu’il «préfère revoir des visages familiers en janvier». Une maladresse: l’Europe n’est pas censée se mêler de processus électoraux. «Il aurait pu s’abstenir, note Yves Bertoncini. L’expression de la préférence de la Commission peut être ­contre-productive.»

A écouter les experts, cette gauche radicale n’est d’ailleurs pas si affolante qu’on l’imagine. En dépit d’un discours virulent contre Bruxelles, ces partis ne promettent pas, contrairement à l’extrême droite, de «détruire l’Europe de l’intérieur». Leur idée est de la transformer. Dans une note intitulée «Euroscepticisme ou europhobie, protester ou sortir?» Notre Europe note que, sur les 42 sièges détenus par des partis eurosceptiques d’extrême gauche, «aucun ne s’oppose ni à l’UE, ni à l’intégration européenne, mais ils souhaitent en changer la nature. Le groupe se décrit généralement comme étant antilibéral et pro­social.»

L’ancrage historique de la gauche radicale l’empêche de tenir un discours nationaliste ou xénophobe. «L’ADN de ces partis est l’internationalisme», appuie Jean-Yves Camus. Cette position priverait-elle la gauche radicale d’une partie des électeurs, attirés par les positions plus dures de l’extrême droite? «Elle vit dans le mythe du changement de l’Europe», se désole le Français Aurélien Bernier, auteur de La gauche radicale et ses tabous. Pourquoi le Front de gauche échoue face au Front national (janvier 2014, Ed. Seuil), qui aimerait que le mouvement se positionne plus radicalement contre l’UE et sa monnaie.

De fait, l’affaire LuxLeaks, qui a révélé que l’actuel président de la Commission, Jean-Claude Juncker, avait orchestré un vaste système d’évasion fiscale au Luxembourg lorsqu’il en était premier ministre, a beau avoir ulcéré les députés du Parti de la gauche européenne (GUE), seuls les europhobes de droite (une centaine d’élus) sont parvenus à rassembler suffisamment de voix pour déposer une motion de censure contre lui.

La gauche radicale défend un discours plus compliqué que celui de la droite populiste. Une attitude qui, selon les politologues, pourrait la condamner à ne connaître qu’un succès éphémère. «Avec l’atténuation de la crise et de l’austérité, le mouvement refluera, prédit Yves Bertoncini. La droite radicale a, elle, un ancrage plus structurel lié au malaise identitaire.»

Contrairement à l’extrême droite, ces partis ne promettent pas de «détruire l’Europe de l’intérieur»

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