«Le général de Lattre a chargé le 1er corps d’armée de l’opération principale, tandis qu’au nord, le 2ème corps doit s’emparer des cols des Vosges. L’objectif sera atteint après quinze jours de combats […].» Histoire?

«Vieille terre, rongée par les âges, rabotée de pluies et de tempêtes, épuisée de végétation, mais prête, indéfiniment à produire ce qu’il faut pour que se succèdent les vivants!» Littérature?

«Le salut» du général de Gaulle, tome III de ses «Mémoires de Guerre», a été inscrit au programme de littérature des terminales L – littéraires donc – pour la rentrée prochaine. Le politicien côtoiera Homère, Quignard et Beckett, parmi les quatre œuvres étudiées dans l’année par les jeunes Français. Le problème est là; si personne ne lui conteste son statut de grand homme, d’aucuns lui chicanent celui de grand écrivain. Un collectif de professeurs de lettres a lancé une pétition mi-février pour demander le retrait du général. «Nous aurions pu nous débrouiller avec le premier volume, «L’appel», qui développe des thématiques plus parlantes telles la résistance, note Claude Plunian, l’une des enseignantes à l’origine de la contestation. Mais le tome III qui traite de la mise en place de la Vè République est extrêmement ardu. Ce livre aurait plutôt sa place à Sciences Po. «Les Mémoires de guerre» ont très peu été étudiées par les spécialistes de la littérature, nous manquons d’outils d’analyse pour nous aider.» Au ministère de l’éducation, on rétorque que les écrits du général ont été publiés à la Pleïade, preuve s’il en fallait que les souvenirs du militaire relèvent de la littérature. Pour Jérôme Garcin, animateur de l’émission «Le masque et la plume» sur France inter, De Gaulle était bien «un écrivain et un homme de lettres. Il n’avait pas seulement besoin d’écrire pour gouverner mais entretenait une vraie relation avec les livres et les auteurs. Son style, enflé et lyrique, était plus proche d’une parodie de Chateaubriand que de l’époque à laquelle il vivait».

Le Syndicat national des enseignants du second degré (Snes), à qui l’on a attribué à tort le lancement de la pétition, doute pourtant de l’opportunité d’étudier le grand Charles en littérature. «Les élèves de 17 ans sont censés travailler sur les oeuvres-clés du patrimoine littéraire. De Gaulle est évidemment un écrivain, ça ne se discute même pas. Mais on ne peut le placer sur le même plan que Pascal ou Shakespeare, commente Valérie Sultan, responsable du groupe Lettres au sein du Snes. Les «Mémoires de Guerre» ne sont pas une œuvre majeure de la littérature et elles ne sont pas majoritairement littéraires. Des passages entiers – 500 pages en tout – traitent de stratégie militaire ou évoquent Yalta.»

La pétition, qui a recueilli un peu plus de 1600 paraphes, déplore encore le fait que la sélection des quatre œuvres étudiées entraîne un bond de l’Antiquité au XXè siècle. Elle redoute aussi une instrumentalisation, destinée à «flatter la couleur politique du pouvoir en place». Les enseignants, habituellement impliqués dans le choix des programmes, auraient cette fois été mis sur la touche d’une décision prise plusieurs mois avant le calendrier habituel. «Est-ce lié aux 70 ans de l’appel du général de Gaulle?, s’interroge Valérie Sultan. Tout comme avec la lecture de la lettre de Guy Moquet dans les lycées en 2007, l’école doit-elle se mettre au diapason des commémorations XY? Il me semble au contraire que nous avons un rôle à jouer dans la mise à distance.» «C’est l’hôpital qui se fout de la charité. Les profs passent leurs journées à politiser les classes et poussent leurs élèves à aller manifester, assène Olivier Vial, président de l’Uni, association lancée en réaction «aux événements de mai 1968» pour défendre les «repères et les institutions» françaises. L’Uni, dont le président honoraire n’est autre que l’amiral Philippe de Gaulle, a lancé une contre-pétition la semaine passée destinée à maintenir les «Mémoires» au programme du bac. «Nicolas Sarkozy mobilise régulièrement Charles de Gaulle comme un modèle de grand homme. Moquet, comme de Gaulle, c’est l’exaltation patriotique et cela sert la politique nationaliste du chef de l’Etat», analyse de son côté Laurence De Cock-Pierrepont, membre du Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire.

Ce vendredi en tout cas, Nicolas Sarkozy se rendra à Londres pour commémorer l’anniversaire de l’appel du 18 juin.