Fin mai, à Fulaerji, centre industriel du nord-est de la Chine, huit ouvriers creusent les fondations d'un supermarché. Soudain une pioche se plante dans un bidon rouillé. Quelques heures plus tard, les ouvriers sont expédiés d'urgence à l'hôpital alors que des soldats en tenue de protection chimique déterrent l'objet. Le surlendemain, l'information est à la une de tous les journaux: «Des armes chimiques de l'armée japonaise refont surface.» Cette fois-ci, il n'y aura pas de victime. Mais dix mois plus tôt, à Qiqihar, gros bourg de cinq millions d'habitants à 30 kilomètres de là, la découverte de fûts de gaz moutarde abandonnés par les Japonais en 1945 avait provoqué la mort d'une personne et une crise diplomatique.

Ces derniers jours, en deux autres endroits, des munitions chimiques ont encore été déterrées. On connaissait le programme d'armes bactériologiques de l'Unité 731 des troupes du Mikado dont les expériences n'avaient rien à envier à Auschwitz. On découvre aujourd'hui l'ampleur du programme d'armes chimiques mené par l'Unité 516 et basée à Qiqihar. Les historiens chinois estiment à deux millions le nombre de ce type d'armes cachées dans le sous-sol lors de la retraite japonaise. Soixante ans après la fin de l'occupation – qui fit dix millions de morts en

Chine –, le contentieux historique est loin d'être réglé. Alors que l'Europe fraternise dans le souvenir des plages normandes, la haine sino-japonaise est plus vivace que jamais.

Tian Yajun se pose des questions: «C'est dangereux ces produits. Qui sait si notre eau n'est pas contaminée? Qui sait si depuis toutes ces années nos habitations n'ont pas été empoisonnées?» Avec quelques voisins, elle indique le terrain vague où des ouvriers ont découvert un fût de gaz moutarde abandonné soixante ans plus tôt par les troupes japonaises lors de leur défaite.

«Les diables Japonais»

Dans ce quartier résidentiel de Fulaerji, une base industrielle du Heilongjiang, les langues peinent à se délier. Le chef de chantier a interdit aux ouvriers de parler de crainte que toute cette histoire ne finisse par nuire à ses affaires. La police indique qu'il n'y a rien à voir. Des habitants se demandent s'il ne s'agit pas d'un secret d'Etat. «Quel secret? s'exclame un jeune homme. C'est un crime de ces diables de Japonais. Le monde entier doit le savoir!» Partout en Mandchourie, transformée en colonie japonaise de 1931 à 1945, on ne parle des Japonais qu'associés au diable. Comme sous l'occupation.

Des fûts de ce même gaz moutarde avaient été déterrés en août 2003 dans la ville voisine de Qiqihar. Un récupérateur d'ordures avait alors perdu la vie et 48 autres personnes furent intoxiquées. Pékin protesta énergiquement auprès des autorités japonaises. Celles-ci indemnisèrent les victimes pour un montant de 2,8 millions de dollars et promirent d'aider la Chine à localiser les 700 000 bombes chimiques qui seraient disséminées à travers tout le pays. Les Chinois avancent le chiffre de 2 millions de bombes.

Qiqihar fut le siège de l'Unité 516 de l'armée japonaise spécialisée dans la recherche et la production d'armes chimiques, en contravention des règles du droit international. Alors que la Chine construit à un rythme accéléré, remuant son sous-sol, les découvertes de ce genre promettent de se multiplier alimentant du même coup un fort ressentiment anti-japonais dans l'ensemble de la population chinoise.

Multiplication des incidents

Depuis un an, les incidents se multiplient. En septembre dernier, une orgie géante impliquant des centaines de touristes japonais à Zhuhai, aux portes de Macao, à l'occasion du 72e anniversaire de l'occupation de la Chine, avait déclenché l'ire des médias. Un mois plus tard, une chasse aux étudiants japonais avait lieu à Xi'an suite à une représentation théâtrale mettant en scène le massacre de Chinois. Au Nouvel An, une visite du premier ministre Kunichiro Koizumi au cimetière des principaux criminels de guerre nippons a provoqué un nouveau feu de critiques. Plus récemment l'épopée d'ultra-nationalistes chinois sur un îlot disputé par les deux pays a été célébrée par Pékin comme un acte de bravoure patriotique.

Nationalisme chinois

Le Japon a sa part de responsabilités. Incapable d'offrir des excuses officielles et sincères au peuple chinois pour son passé criminel, Tokyo a par ailleurs toujours refusé de payer des indemnisations liées à ses exactions (il a par contre déversé des milliards de dollars vers la Chine au titre de l'aide au développement). Fin mai, la Haute Court de Tokyo a par exemple encore refusé le dédommagement de travailleurs forcés chinois arguant que les faits reprochés étaient prescrits. Quelque 40 000 Chinois ont été déportés au Japon dont 7000 auraient péri.

Le pouvoir chinois a longtemps exploité cette haine pour alimenter la fibre nationaliste. Les films continuent ainsi à montrer les soldats japonais systématiquement affublés de moustache hitlérienne et en violeurs assoiffés de sang. De nombreux intellectuels et hauts responsables gouvernementaux aimeraient pourtant tourner la page du passé au nom d'un nouvel axe économique sino-japonais, voir pan-asiatique, capable de contrer l'influence des Etats-Unis. Tokyo était l'an dernier le principal partenaire commercial de Pékin.

Le Parti communiste craint toutefois d'être pris en défaut par une population nourrie par le ressentiment. Les internautes s'enflamment à chaque occasion contre le Japon. L'an dernier, un sondage montrait que pour 90% des Chinois, le principal ennemi était le Japon. Plus récemment, 82 000 personnes ont signé une pétition afin d'empêcher les Japonais de construire une ligne de chemin de fer entre Shanghai et Pékin.

Legs contrasté

L'occupation japonaise ne fut pourtant pas que synonyme de feu et de sang. Le Nord-Est, principale base industrielle de la Chine maoïste, fut d'abord mis en valeur par le colonisateur comme en témoigne encore l'ancienne gare de Qiqihar. Le bâtiment – chef-d'œuvre d'architecture fasciste – est toujours dominé d'un «Vive la pensée Mao Zedong» en grands caractères rouges. Le principal pont qui enjambe le fleuve Nen, au sud de la ville, est également un legs nippon.

A Fulaerji, l'armée a fait construire un centre d'entrepôt pour les armes chimiques japonaises. Les soldats en faction refusent de parler. Mais un habitant de la petite ville relativise: «Après tout ce temps, ces armes ne sont plus dangereuses. Il n'y a aucune raison de s'inquiéter.»