Total n'est que la partie visible de l'iceberg. Le 16 mai dernier, Thierry Desmarest, président du groupe pétrolier français, déclarait devant l'assemblée générale des actionnaires réunie à Paris que l'entreprise versait «125 millions d'euros d'impôt par an à la Birmanie». Ou 196 millions de dollars... Selon un rapport, publié voici quelques jours par Earthrights International, organisation non gouvernementale qui s'est notamment spécialisée dans les questions de défense des droits de l'homme, les ventes du gaz extrait du champ gazier de Yadana, exploité par Total, auraient dépassé 1,3 milliard de dollars en 2007. Et environ 75% de ce montant atterriraient dans les caisses de la junte birmane. Soit 969 millions de dollars l'an dernier.

Cette «affaire» commence à Yadana, au large du delta de l'Irrawaddy, sous le sable de cette mer d'Andaman. Le 9 juillet 1992, la compagnie pétrolière française qui, à l'époque, n'a encore épousé ni la belge Petrofina, ni sa compatriote Elf, signe un contrat visant à extraire quelque 140 millions de m³ de gaz qui sommeillent dans ce champ marin, ainsi qu'à construire un pipeline de plus de 400 km de long afin de le transporter jusqu'à la frontière thaïlandaise.

Image tailladée

Total ne joue pas cavalier seul. Estimé à un milliard de dollars, le projet est le fruit d'une collaboration avec l'américaine Unocal (28,26%), Moge (15%), la compagnie pétrolière birmane, ainsi que la thaïlandaise PTT-EP (25,5%) - cette dernière achetant la majorité du gaz pour son marché domestique, le solde servant à alimenter la Birmanie. Principal contractant (31,24%), Total mène les opérations: en mer comme sur terre, le logo tricolore (bleu, rouge, orange) s'impose.

Entre 1995 et 1998, quatre plates-formes surgissent des flots, 346 km de gazoduc se posent sur les fonds d'Andaman et 63 km du même tuyau de 90 cm de diamètre tailladent la jungle. L'image du groupe pétrolier aussi. Soixante-trois kilomètres de long, une quinzaine de large, coincés entre le golfe de Martaban et les montagnes qui dictent la frontière avec la Thaïlande. Un corridor où le gazoduc souterrain trace un sillon, parfois imperceptible, dans la marée de feuilles et d'écorces. Une zone sous haute surveillance, difficilement accessible par voie terrestre. Que s'est-il passé en ces lieux entre 1995 et 1998, voire durant les années qui suivirent? Au dire de Total, rien. Sinon la construction d'un pipeline. En revanche, pour plusieurs organisations de défense des droits de l'homme, cette soixantaine de kilomètres a été le décor d'actes de barbarie, orchestrés par l'armée birmane avec la complicité du pétrolier français.

Travail forcé

Ces associations dénoncent des déplacements forcés de population, du travail forcé, de la torture, des viols et des exactions. Plusieurs plaintes - des réfugiés birmans se sont notamment portés partie civile - ont d'ailleurs été déposées contre Total en Belgique, en France et, indirectement, aux Etats-Unis où Unocal (qui a depuis lors été racheté par ChevronTexaco) était plus particulièrement visé.

Earthrights s'est notamment basé sur les documents produits lors de ce procès - auquel Unocal a mis un terme en versant «une somme» aux plaignants - pour déterminer les gains liés à l'exploitation de Yadana. Des gains qui, selon le contrat de partage de production, se distribuent comme suit: «Ce que la compagnie publique Moge retient, soit 15%, n'est qu'une faible part du revenu de la junte [...] après déduction des coûts, le contrat accorde des royalties de 10% au régime ainsi qu'une part du prix de vente du gaz (ndlr: au thaïlandais PTT-EP), environ 66%, avant que le consortium touche sa part et paie les taxes.» Autrement dit, la junte se réserve la plus grosse part du gâteau.

Nulle surprise. Mais contrairement aux estimations qui avaient été faites jusqu'à présent, le gâteau est beaucoup plus gros et grossit à mesure que les prix des hydrocarbures gonflent. En 2007, ce gonflement aurait permis, selon l'ONG qui s'est basée sur le dernier budget (datant de 2006) du gouvernement birman, publié par la CIA, de couvrir les dépenses que représente l'armée, soit environ 900 millions de dollars. Autrement dit, les revenus gaziers représentent près de la moitié des rentrées gouvernementales de la junte. Des revenus essentiellement issus, non des taxes sur les revenus des opérateurs, mais de la taxation des prix du gaz livré à la Thaïlande...