Refat al-Baata ne tient pas en place. «Bonjour, le Hamas est bon!» dit-il dans un seul souffle, le visage illuminé par un sourire jovial, en tendant des cartons ornés des figures historiques du mouvement islamique, tués par les Israéliens. Cette nuit, l'homme n'a pas dormi, tant il était excité. Voilà une bonne semaine, en fait, qu'il se lève à l'aube, monte dans sa voiture couverte de drapeaux verts, et s'en va convaincre tout le monde de partager son enthousiasme. «Cela fait 40 ans que nous attendons ça. Le Fatah, c'est fini. Tout va changer. Oui, tout va changer.»

Les Palestiniens votaient hier pour élire leurs députés lors des premières élections réellement ouvertes de leur histoire. Dès 6 heures du matin, ils ont investi les abords des locaux de vote pour ne plus les quitter jusqu'à la nuit. A Khan Younis, le grand camp de réfugiés au sud de la bande de Gaza, les chebab (jeunes hommes) du Hamas forment maintenant une haie d'honneur à l'entrée de l'école de l'ONU, où sont placées les urnes. Les grands drapeaux verts que les enfants tiennent à bout de bras se mêlent dans le vent à ceux du Fatah, jaunes, et aux rouges des partis de gauche, au milieu d'une cohue de jour de fête.

Le Hamas rétablira la loi

Toujours aussi joyeux, Refat al-Baata, 36 ans, explique: «Je suis un fonctionnaire du Fatah. J'ai toujours été pour les gens de Yasser Arafat. Mais quand ils se sont installés à Gaza (en 1994), j'ai changé d'avis. Mes compagnons de la première Intifada venaient me demander: maintenant qu'ils sont au pouvoir, ils s'enrichissent, mais que font-ils pour nous? Pourquoi ne nous aident-ils pas?» Refat ne met pratiquement jamais les pieds dans une mosquée. Mais il a replacé toute sa confiance dans le mouvement islamiste: «Le Hamas présente des gens éduqués, des docteurs. Ils nous ont promis de ramener la loi. Eux, ils sont dans la loi, pas au-dessus d'elle.»

La cour de l'école fourmille. Dans les salles, on a poussé les tabourets dans un coin pour laisser la place aux urnes en plastique et aux isoloirs de carton. La matinée vient de commencer, mais la bouteille d'encre indélébile, dans laquelle ceux qui ont voté trempent leur index, est déjà à moitié vide. Amal el-Kedra, 39 ans, 4 enfants, a choisi les candidats islamistes, elle aussi, tandis qu'autour d'elle ses proches continuaient à soutenir le Fatah. «Ils ont fait beaucoup de pression sur moi. Mais que voulez-vous?, je n'arrivais même pas à le cacher. Le Hamas est au fond de moi.»

Ejlas, l'honnêteté

L'ambiance est tout aussi survoltée à Jabalia, au nord de Gaza. Sur leurs vélos, les enfants vont en tous sens, faisant flotter les drapeaux attachés sur les guidons. Plus de 100000 personnes s'entassent dans ce camp de réfugiés que plus rien ne distingue désormais d'une ville, sinon sa pauvreté, encore plus frappante qu'ailleurs. Les tracts électoraux distribués à tout vent forment un tapis de papier sur le chemin des urnes, à l'entrée du centre culturel et sportif décrépit, financé par la coopération suédoise.

Comme devant tous les locaux de vote, un groupe de femmes couvertes des pieds à la tête guette l'arrivée des électrices pour tenter d'infléchir leur choix à la dernière minute. De la plupart, on ne voit que les yeux, derrière leur voile noir. Mais dans le groupe, certaines portent une casquette jaune, tandis que celles des autres sont vertes. «On rappelle aux gens tout ce que Yasser Arafat a fait pour eux», raconte Amal, 37 ans, casquette jaune. A ses côtés, la jeune Ejlas (honnêteté), 14 ans et casquette verte, ne dit rien. Elle se tient immobile, droite comme un «i», et bien que son voile à elle permette de voir son visage, celui-ci ne trahit pas la moindre trace d'un sentiment. «Je suis ici par amour de Dieu», finit-elle par glisser.

Deux camions remplis de policiers passent et manquent percuter les nuées d'enfants. A l'intérieur, les fonctionnaires entonnent des chants à la gloire du Fatah. Mais ils sont à peine audibles dans le brouhaha.

Omar Khalil, le poète

A 70 ans, Omar Khalil Omar est resté jeune, comme au premier jour. Tout le monde le connaît ici: selon ses calculs, 50000 élèves sont passés entre ses mains, au cours de ses cinq décennies de carrière, comme enseignant puis directeur d'école. Omar Khalil est candidat pour le Front populaire, le FPLP de Georges Habache. Mais il est avant tout un poète, qui a écrit son premier recueil dans les prisons israéliennes, avant de traduire en arabe des œuvres de pacifistes israéliens ou de David Ben Gourion, le fondateur de l'Etat hébreu. «Les gens souffrent trop. On ne peut plus se contenter d'attendre et de regarder», dit-il pour expliquer son entrée en politique, tout en saluant à tour de bras ses anciens élèves. Le message qu'il veut adresser aux Israéliens? «Vivez et laissez vivre», répond-il, en assurant qu'il croit toujours en la paix. Et ce message, pourra-t-il le faire partager par ses futurs collègues du Hamas? «Il y a partout des extrémistes. Le Hamas ne l'est pas plus que l'extrême droite israélienne ou que les fondamentalistes américains. Ce qu'il faut, c'est que tous les Palestiniens se tiennent par la main et puissent obtenir le respect de leurs droits avec l'aide des Européens.»

Le miracle de Morgantini

Les Européens, les voilà qui arrivent, sous les traits de Luisa Morgantini, infatigable députée italienne au Parlement de Strasbourg, observatrice du déroulé des élections. «Ce qui se passe aujourd'hui est un miracle, affirme-t-elle ravie. On craignait qu'il y ait des heurts et des violences, et voilà que tout ceci se transforme en une fête de la démocratie. On pensait que les Palestiniens étaient au bout du rouleau, et voilà qu'ils sont tous dans la rue pour élire de nouveaux dirigeants. Dans cette région, décidément, on n'est jamais au bout des surprises.»