Turquie

A Gaziantep, l’attentat était malheureusement prévisible

L’attaque kamikaze de samedi perpétrée par un adolescent et qui a tué 54 personnes met en lumière le rôle de cette ville frontalière de la Syrie comme base arrière et comme cible de l’Etat islamique en Turquie

L’attentat-suicide du samedi 20 août, qui a tué 54 personnes, dont une majorité d’enfants, a fauché deux familles, leurs voisins et amis à Sahinbey, un district peuplé surtout de Kurdes dans la grande ville de Gaziantep, située au sud de la Turquie, à une cinquantaine de kilomètres de la frontière syrienne. Le kamikaze lui-même n’était encore qu’un enfant de 12 à 14 ans ou un peu plus âgé, selon les enquêteurs. Il s’est fait exploser dans une rue bondée, en pleine «nuit du kina», célébration précédant la journée de noces pendant laquelle la future mariée, vêtue de rouge, pleure et fête à la fois son départ de la maison familiale. Deux complices présumés, qui se trouvaient sur place, sont toujours recherchés.

Base logistique

«Des éléments attestent de ce que l’attaque a été perpétrée par Daech. Nous savons que Daech cherche à s’implanter à Gaziantep ces derniers temps», a réagi dimanche le président Recep Tayyip Erdogan, désignant l’Etat islamique. En réalité, cela fait plusieurs années que l’organisation djihadiste utilise Gaziantep – province où cohabitent Turcs, Kurdes et Arabes de Turquie, rejoints depuis 2011 par des centaines de milliers de réfugiés syriens – comme une base logistique et un centre de recrutement. Diyarbakir, Suruç, Ankara, Istanbul et maintenant la ville de Gaziantep: depuis juin 2015, à chaque fois que Daech a frappé la Turquie (sans jamais le revendiquer), le nom de cette capitale provinciale est apparu dans les enquêtes et les actes d’accusation comme un centre important – si ce n’est le centre principal – du groupe terroriste sur le territoire turc.

«D’après les commerçants que nous avons rencontrés, Daech est très bien implanté ici, au point que trois ou quatre quartiers sont passés entre leurs mains, a dénoncé la députée Elif Dogan Türkmen, membre d’une délégation envoyée à Gaziantep par le Parti républicain du peuple (CHP, opposition). Au sein de la population, l’opinion dominante est que le pouvoir laisse faire.» Le Parti démocratique des peuples (HDP, pro-kurde), qui a fustigé une attaque «contre des membres de notre parti», a appelé le gouvernement à «ouvrir des enquêtes contre toutes les failles de sécurité et de renseignement» qui ont mené à ce carnage, estimant que l’attentat aurait pu être évité.

Si la piste de l’Etat islamique se confirme, c’est non seulement la première fois que le groupe utilise un mineur dans une action suicide en Turquie, mais aussi la première fois qu’il vise une fête familiale (les attentats précédents ciblaient des rassemblements pro-kurdes ou des lieux touristiques). Toutefois, cette dernière possibilité figurait noir sur blanc dans des documents saisis récemment par la police turque. Le 19 mai, lors d’un raid à Gaziantep, les équipes antiterroristes avaient mis au jour la cache d’un des djihadistes les plus recherchés du pays, Yunus Durmaz, considéré comme l’un des principaux exécutants de Daech sur le sol turc. L’homme s’était fait exploser pendant l’opération, mais les enquêteurs ont pu analyser des milliers de documents contenus dans son ordinateur. Parmi eux, les échanges de Yunus Durmaz avec Ilhami Bali, présenté comme «l’émir» de Daech pour la Turquie, dont les allées et venues de part et d’autre de la frontière, révélées par des écoutes téléphoniques, n’ont pourtant jamais conduit à son arrestation.

Kurdes, cibles de Daech

Dans un de ces échanges daté du 6 octobre 2015 et inclus dans l’acte d’accusation de l’attentat d’Ankara (plus de 100 morts le 10 octobre 2015), Yunus Durmaz demande l’autorisation de frapper Gaziantep. «Les membres du PKK y organisent des mariages, écrit-il, en référence au Parti des travailleurs du Kurdistan. Ils déploient le drapeau du PKK, ils chantent les chants du PKK. Nous pourrions y commettre une action», propose Yunus Durmaz. Dans ce message, le groupe armé kurde et ses sympathisants présumés à Gaziantep sont clairement désignés comme une cible des djihadistes en Turquie. Coïncidence du calendrier – ou acte de représailles –, l’attentat de samedi est survenu quelques jours après le revers infligé à Daech par les combattants kurdes de Syrie, alliés au PKK, dans la ville syrienne de Manbij, proche de Gaziantep.

Dans l’ordinateur de Yunus Durmaz, les enquêteurs ont aussi découvert des projets d’attentats contre des touristes étrangers à Antalya et Istanbul. Depuis janvier, cette dernière ville a été meurtrie par trois attaques suicides attribuées à l’Etat islamique, toutes commises dans des lieux symboles du tourisme, dont l’aéroport international Atatürk, où 45 personnes ont perdu la vie le 28 juin.

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