Bras tendu, poing fermé: l’image avait fait le tour du monde. Le 16 avril dernier, la salle d’au­dience crépitait sous les flashs des photographes quand le Norvégien Anders Behring Breivik s’est présenté à son procès dans l’état d’esprit d’un combattant. Posté à l’arrière de l’accusé, un autre homme restait dans l’ombre. Son attitude contrastait absolument avec celle de son client. L’avocat Geir Lippestad semblait presque gêné d’être là.

Pourquoi donc Geir Lippestad? Un homme de 47 ans, père et beau-père de huit enfants, aux convictions sociales-démocrates et garant d’une Norvège tolérante et libérale. Un homme qui confiera au journal Le Monde quelques jours avant le début de la procédure: «Je sens que j’ai perdu mon âme dans cette affaire.» Un cas de conscience qui se double d’une certitude: dans un autre contexte, nul doute que Breivik l’aurait pris pour cible, arguant de sa responsabilité dans la promotion d’une société multiculturelle que, justement, l’extrémiste honnit par-dessus tout. Les raisons profondes de Geir Lippestad font de lui bien autre chose qu’un avatar de Faust, ce personnage de Goethe qui fit le choix de vendre son âme au diable. The Telegraph, citant l’avocate des victimes, évoque au contraire un homme bon, calme et amical, tout en s’interrogeant sur la capacité de résilience du magistrat.

Quelques heures après l’arrestation d’Anders Breivik sur l’île d’Utoeya au nord d’Oslo, où 69 personnes viennent d’être assassinées, Geir Lippestad reçoit un coup de fil de la police. Le suspect souhaite le choisir comme avocat. Il hésite; puis finit par accepter. La décision étonne, car le tueur écrit dans le manifeste qu’il publia sur Internet juste avant les attaques qu’il souhaite «un avocat d’orientation nationaliste», voire quelqu’un à même de soutenir sa croisade contre «l’Europe du marxisme et de ses prolongements [islamisation]».

Timide et plutôt discret, l’avocat d’Anders Breivik ne revêt pourtant pas l’habit du jeune premier. En 2002, il avait déjà défendu un autre extrémiste: Ole Nicolai Kvisler, qui sera condamné à 17 ans de prison pour le meurtre de Benjamin Hermansen, un adolescent de 15 ans, coupable à ses yeux d’avoir eu un père ghanéen. Une autre affaire et un crime raciste qui plongea déjà la Norvège dans l’effroi.

«La question n’est pas de savoir à quel point le crime est effroyable. Un accusé doit pouvoir compter sur quelqu’un qui comprenne ses intérêts. C’est une brique essentielle du mur de la démocratie et je pense que 99% des Norvégiens comprennent que c’est absolument vital», explique Geir Lippestad à l’agence Reuters. Ses convictions le rendent aujourd’hui populaire auprès de la population. Des centaines de citoyens lui témoignent leur soutien sur la Toile: «C’est un job pourri mais quelqu’un doit le faire», commente un internaute sur Facebook.

Le procès d’Anders Breivik doit durer jusqu’à fin juin, avec un verdict prévu en juillet. L’examen des rapports d’autopsie, entamé vendredi dernier, s’achèvera à la fin de la semaine, avant que des dizaines de témoins se relaient devant la cour. Malgré le soutien de ses compatriotes, Geir Lippestad marche sur des œufs. Chacune de ses interventions est scrutée par les médias comme par le public. Sa volonté de diffuser, lors des premières audiences, la propagande d’Anders Breivik a suscité la crainte de voir se transformer le procès en tribune politique.

En réponse aux doutes émis quant à ses choix, l’avocat n’a de cesse de réaffirmer son credo: «Il serait aisé de dire qu’un homme si cruel ne devrait pas avoir les mêmes droits que les autres. Mais si on change les règles pour une personne, nous menaçons le noyau de la démocratie.»

La stratégie de Geir Lippestad est claire. Il souhaite, faits et écrits de l’accusé à l’appui, amener les juges à reconnaître Anders Breivik sain et responsable de ses actes. Car seule une telle évaluation le conduira en prison plutôt qu’en établissement psychiatrique; une issue appelée de ses vœux par la majorité des Norvégiens. De cette façon, l’avocat vise à montrer que son client ne constitue pas une exception. C’est aussi une des raisons qui expliquent pourquoi il veut appeler d’autres extrémistes à la barre dans les semaines à venir, dont certains sont incarcérés dans le pays. L’objectif? «Faire témoigner des gens capables de décrire des logiques proches de celle de Breivik.»

Geir Lippestad ne dévie pas de sa ligne. Lui et beaucoup de ses concitoyens veulent comprendre comment l’un des leurs peut se tenir debout et fier, face à eux, malgré l’ampleur de ses crimes.

L’avocat souhaite amener les juges

à reconnaître Breivik sain et responsable de ses actes