C'est bien sûr, c'est sûrement, une coïncidence, mais Vladimir Poutine aura attendu que l'hiver russe, le vrai, s'abatte sur Moscou, soudain enseveli sous des masses de neige poudreuse, pour prendre enfin une décision politique à propos de la crise énergétique qui laisse, à 9000 kilomètres de là, dans l'Extrême-Orient russe, et depuis le mois d'octobre, plus de 10 000 foyers sans chauffage. Le limogeage, lundi, du ministre de l'Energie, Alexandre Gavrine, et la démission forcée du gouverneur de Primorié (région de Vladivostok), Evgueni Nazdratenko, sont en effet intervenus à un moment où le mercure dans la capitale frôlait les – 20, alors que jusque-là, la température moyenne y avait été de quatre degrés supérieure à la normale.

En Sibérie et en Extrême-Orient, le froid est exceptionnellement rigoureux: trois degrés de moins que la norme, pour l'hiver le plus rigoureux depuis cinquante ans. Les gouverneurs des régions de Krasnoïarsk, d'Altaï, de Kemerovo et de Tomsk réclament une aide fédérale à hauteur de 27 millions de dollars. Mais le ministre des Situations d'urgence, Sergueï Choïgou, a rétorqué que les gouverneurs incapables d'assurer à leurs administrés frigorifiés un minimum de chaleur feraient mieux de démissionner.

Pourtant personne n'est dupe: cette situation, qui choque d'autant plus les Russes qu'ils ont toujours été habitués à recevoir en abondance et quasi gratuitement eau chaude, gaz, électricité et chauffage, est le plus flagrant échec de Vladimir Poutine dans sa tentative de mener une politique volontariste. Et chacun attend un bouc émissaire de taille un peu plus colossale, nommément Anatoli Tchoubaïs, patron de RAO UES, le monopole de l'électricité, dont l'intransigeance à vouloir encaisser les retards de paiements des communautés publiques, ajoutée à l'incurie de gouverneurs souvent corrompus, et à la vétusté des installations, est pour beaucoup dans la crise actuelle. Mardi, on a ainsi entendu le président de la Douma, Guennadi Seleznev, saluer la «démission courageuse» du gouverneur de Primorié, avant d'ajouter perfidement: «Nous attendons maintenant la même décision de la part d'une autre personne courageuse».

Et la pression s'accentue en effet fortement sur le pauvre Anatoli Tchoubaïs. Le président Poutine a demandé au chef de l'administration présidentiel, Alexandre Volochine, qui est aussi le représentant de l'Etat au sein du conseil d'administration d'UES, d'exiger «un renforcement dans la façon de diriger l'entreprise» lors de la prochaine assemblée générale, fin avril. D'où certains analystes ont conclu à un ultimatum lancé à Anatoli Tchoubaïs par le chef du Kremlin, qui lui laisserait deux mois «pour remettre de l'ordre dans la maison.» En attendant, et comme pour conjurer le sort, le patron du monopole de l'électricité a annoncé qu'il se rendrait le week-end prochain en Primorié pour constater de visu les dégâts. Lui et Evgeni Nazdratenko se sont longtemps renvoyés la balle, M. Tchoubaïs accusant le gouverneur de devoir 120 millions dollars au groupe, et le second accusant le premier de chercher à le «détruire politiquement avec l'aide des médias».

Mais ce week-end, Vladimir Poutine a enfin mis tout le monde d'accord en nommant trois responsables: le gouverneur, UES et le Ministère de l'énergie. Le président a même fait dans le pathos en évoquant «ces gens obligés de dormir dans leurs habits et de gratter la glace sur les murs». Ces bonnes paroles ne suffiront pas et des actes sont attendus. Le Ministère de l'énergie, par exemple, même si le président pourrait y nommer à sa tête son ami Alexeï Miller, qui a travaillé avec lui à la mairie de Saint-Pétersbourg, sera amputé d'une bonne partie de ses prérogatives, de façon à ce que la situation soit contrôlée à un plus haut niveau.

Pendant ce temps à Moscou, trois personnes sont mortes lundi d'hypothermie, une façon banale de mourir en Russie, puisqu'on y dénombre cet hiver 160 décès de ce type. Et les journaux fourmillent de conseils sur la façon de se comporter si l'on trouve dans la rue un ces malheureux, souvent ivre mort: surtout ne pas tenter de le réchauffer avec du café ou de l'alcool – ce qui pourrait provoquer un arrêt du cœur –, mais le tremper plutôt dans la baignoire la plus proche, chauffée à 38 degrés. Mais attention pas complètement, seulement les parties gelées, et jusqu'à ce qu'elles retrouvent leur couleur d'origine…