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A Gene Sharp, les révolutionnaires reconnaissants

Les méthodes de révolution utilisées en Serbie, en Tunisie et en Egypte doivent beaucoup à un universitaire américain discret, visionnaire et fauché

C’est un best-seller du Web. Sauf qu’il est gratuit: De la Dictature à la démocratie (FDTD), moins de 100 pages, a été écrit en 1993 à la demande d’opposants birmans en quête de conseils pour organiser la résistance dans leur pays. «Aucun pouvoir n’est si fort qu’il le croit… Il faut connaître parfaitement la situation de conflit, connaître en profondeur les techniques de non-violence, et penser stratégiquement… Les dictateurs doivent commencer à se faire du souci quand la peur disparaît…»

Parce que Gene Sharp ne connaissait pas grand-chose à la situation politique et sociale du pays, soumis à une stricte censure et impossible à visiter librement, le chercheur américain spécialiste de la non-violence politique a dû se résoudre à écrire un guide assez théorique et conceptuel. Une faiblesse qui est devenue une force: le livre est devenu un outil de réflexion et de préparation utilisable dans toutes les dictatures. Face à la demande, il a été traduit en 24 langues, dont le persan, le russe, trois idiomes birmans, le serbe, le chinois (le traducteur a fini en prison) et l’arabe. Autant de versions qu’on peut télécharger gratuitement sur le site de l’Albert Einstein Institution, fondée par Gene Sharp. Le texte, cité par certains organisateurs des mouvements jeunes en Tunisie et en Egypte, braque aujourd’hui les projecteurs sur le professeur de 83 ans.

Avouons-le: même si son nom a été proposé pour le Prix Nobel de la paix en 2009, il reste largement méconnu. Pourtant, cela fait près de cinquante ans que Gene Sharp travaille sur les questions de non-violence. Son grand œuvre, Politiques de l’action non violente, un pavé de 900 pages, date de 1973.

A l’époque, l’universitaire de Dartmouth anime aussi un séminaire à Harvard où, pendant des années, il côtoie Samuel Huntington – on se prend à imaginer les discussions qu’ont dû avoir ensemble le père du clash des civilisations et celui des révolutions non violentes… «On était deux étages au-dessus, on se sentait supérieurs», sourit Jacques Semelin, directeur de recherche au CNRS: l’auteur de La Non-Violence expliquée à ma fille et de Résistance civile et totalitarisme, publié cette semaine, a fait son post-doctorat chez Gene Sharp. L’équipe était toute petite et les moyens limités. Mais son champ de recherches se développe et, au fil des années, les événements confortent les théories de Gene Sharp sur la capacité des résistances civiles à renverser des régimes d’oppression, de Gdansk au printemps arabe en passant par la chute de l’empire soviétique. Une soixantaine de versions étrangères de ses livres sont désormais disponibles sur son site internet.

Alors, qu’est-ce que l’action non violente? Au bout du téléphone, la voix est un peu tremblante, mais le propos très clair: «Surtout pas le pacifisme.» La grande originalité de Gene Sharp est son positionnement théorique: loin de toute morale ou idéologie, il s’agit tout simplement d’une méthode efficace pour conquérir le pouvoir. Gene Sharp est un pragmatique, souligne Jacques Semelin. «Tout pouvoir a des lignes de faiblesse qu’il faut savoir identifier. Le principe est de créer des dissensions au sein de l’appareil d’Etat.» Il est vain de lutter contre un pouvoir avec ses propres armes de violence, analyse le politologue, il gagnera forcément – on le voit d’ailleurs aujourd’hui en Libye. Pour lui, Gandhi – à qui il a consacré son premier livre – et Martin Luther King sont avant tout de grands stratèges, qui ont pensé politiquement leur lutte, et utilisé des armes nouvelles.

Le cas des pays Baltes est emblématique pour lui. «Comment aurait-on pu imaginer que ces pays si petits sous la coupe du géant soviétique allaient pouvoir gagner leur indépendance sans que le sang soit versé? On a oublié combien c’était irréaliste!» La petite histoire veut que, lors d’un séminaire à Moscou, Gene Sharp ait eu sur lui un de ses manuscrits, qu’il a communiqué à une chercheuse lituanienne. Celle-ci en a fait des photocopies, dont une est parvenue à Audrius Butkevicius, futur organisateur de la chaîne humaine de 2 millions de personnes qui eut lieu entre les trois Etats à l’été 1989. Une manifestation non violente très spectaculaire, qui a renforcé la bonne image et la notoriété du combat des Baltes à l’étranger.

Gene Sharp a rencontré à de nombreuses reprises des responsables ­lituaniens et lettons au printemps 1991. «Je ne leur ai pas donné de conseil, je refuse de m’immiscer, simplement j’explique en profondeur la nature de la lutte non violente. C’est à chaque groupe de réfléchir à sa propre situation, et à ses propres forces.» Non, Gene Sharp n’est pas une éminence grise de la révolution. Dans ses livres, il souligne au contraire les dangers qu’il y a à accepter l’aide d’une puissance étrangère, qui peut avoir son propre agenda: il est un partisan de la self liberation. Plusieurs dirigeants baltes reconnaîtront plus tard publiquement l’influence de ses idées dans leur action.

Car la chaîne humaine fait partie des «198 mesures de révolution non violente» recensées par Gene Sharp. Comme les pétitions. Les graffitis explicites et bien en vue. Les posters avec des images frappantes. Les slogans qui claquent («Wir sind das Volk» en Allemagne, «Gotov Je» (il est fini) en Serbie, «Dégage» en Tunisie…). L’invention de nouveaux symboles (les révolutions «de couleur» – révolution de Velours, Orange, des Œillets, des Tulipes…). L’utilisation détournée de signes du pouvoir (l’ancien drapeau libyen) et des médias étrangers. Les grèves. Le boycott des élections ou des cérémonies publiques. La non-coopération sociale. Le renoncement aux récompenses accordées par un régime. Les occupations de locaux. Les grèves de la faim. L’instauration de gouvernements parallèles… Autant de moyens très puissants, pour peu qu’ils fassent partie d’une stratégie – condition essentielle: «Très peu de personnes comprennent combien un grand plan stratégique est indispensable», insiste Gene Sharp.

Pour diffuser ses idées, il crée en 1983 l’Institut Albert-Einstein, un think tank qui bénéficie un temps de financements externes comme celui du richissime Peter Ackerman, qui l’abandonnera ensuite pour fonder son propre organisme, proche des républicains. De nombreuses délégations lui rendent visite, plus ou moins discrètement, attirées par ses livres: «Je peux animer des ateliers, mais je ne peux pas évaluer votre situation à votre place», répond invariablement Gene Sharp, «il faut de l’humilité, du jugement, de la sagesse, beaucoup de personnes pensent qu’elles savent mais elles ne savent pas…» Il voyage beaucoup. Il se rend au Panama, sous Noriega, il est place Tiananmen en 1989, va dans la jungle birmane, emmené par un ancien militaire à la retraite, Robert Helvey… S’il habite tout près de l’aéroport de Logan, c’est pour voyager plus facilement, raconte Jacques Semelin.

Robert Helvey est un proche de Gene Sharp, et fait partie de l’Albert Einstein Institution. A la demande d’opposants à Milosevic, il organise en mars 2000 un séminaire à Budapest. «Des mois se sont ensuite passés sans nouvelles, se souvient Gene Sharp, et tout à coup la résistance civile était là, organisée, avec son plan d’action»: Otpor était né, avec son logo, ses autocollants, ses manifestations géantes, pacifiques. Quelques mois d’agitation plus tard, ­Milosevic s’en va. L’exemple est contagieux – Pora en Ukraine et Kmara en Géorgie s’en inspireront par la suite. Otpor, entre-temps, a disparu, laissant la place à Canvas, une ONG qui s’est fixé pour but d’exporter les techniques de révolution non violente.

L’influence de Gene Sharp en ­Tunisie et en Egypte est encore mal documentée. Une blogueuse, Dalia Ziada, a reconnu qu’un atelier autour de ses idées avait eu lieu avec des activistes égyptiens, et Ahmed Maher, un des animateurs de la révolte, a eu des contacts avec Canvas. Beaucoup d’observateurs ont été frappés par la ressemblance entre le logo du Mouvement du 6-Avril et celui d’Otpor, un poing serré. Des exemplaires de FDTD ont été vus place Tahrir, et le livre figure même sur le site web des Frères musulmans. Pourtant, rares sont les leaders qui admettent avoir eu des contacts avec les livres du chercheur américain, ce qui pourrait être utilisé contre eux. «Notre révolution est nationale», ont répondu beaucoup d’activistes interrogés par les journalistes du Temps au Caire lors de notre opération «Printemps arabe». Gene Sharp est le premier d’ailleurs à affirmer qu’il n’est pour rien dans la révolution égyptienne.

Reste que, pour certains penseurs de droite anti-américains, il est, consciemment ou non, instrumentalisé par la CIA, dans le cadre de sa stratégie de soft power. Pour eux, même retraité, Robert Helvey reste avant tout un ancien de l’Intelligence. «Washington a dépêché au Caire ses équipes de l’Albert Ein­stein Institution», a même écrit le réseau Voltairenet…

Une accusation à laquelle le professeur répond sur son site, et qui, au bout du fil, le fait s’étrangler de rire. «Si j’étais aidé par la CIA, j’aurais de l’argent…» Faute de mécènes, l’institut est aujourd’hui sans le sou. Il a dû se débarrasser de quantité de livres faute de place dans sa maison, qui sert aussi depuis le début de siège à l’association, et a licencié deux personnes; ne restent plus que lui et son assistante.

Cette accusation de collusion est aussi reprise par les régimes les plus autoritaires, qui connaissent l’octogénaire depuis longtemps. Hugo Chavez s’est donné la peine de le vilipender dans un discours, et les services de renseignement iraniens lui ont même consacré une vidéo édifiante, dans laquelle un avatar du politologue, un faux George Soros et un faux Dick Cheney discutent de la meilleure façon d’asservir le monde aux intérêts juifs et américains… La justice iranienne a souvent reproché aux protestataires jugés après l’échec du mouvement vert d’utiliser les ­livres de Sharp pour déstabiliser le pays.

Car il y a des échecs bien sûr. Si Gene Sharp se dit émerveillé par la révolution égyptienne («ils ont perdu leur peur!»), il reconnaît aussi que «toutes les guerres ne se gagnent pas la première fois». D’Afrique et d’ailleurs, il continue de recevoir des demandes d’information. Que dit-il aujourd’hui aux Iraniens, aux Libyens? «Si les peuples n’ont plus peur, ils finiront par l’emporter.»

Hugo Chavez s’est donné la peine de le vilipender dans un discours, et les services secrets iraniens lui ont consacré une vidéo édifiante

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