Pour tenter d’apaiser les tensions récurrentes, le chef d’état-major de l’armée de terre, le général Rachid Ammar, s’est exprimé lundi sur l’esplanade de la Kasbah, devant plusieurs milliers de manifestants. «L’armée se porte garante de la révolution. Notre révolution, votre révolution, la révolution des jeunes, elle risque d’être perdue, d’autres risquent de la récupérer. Il y a des forces qui appellent au vide, à la vacance du pouvoir. Le vide engendre la terreur, qui engendre la dictature.»

Porté en héros depuis qu’il a poussé dehors le président Ben Ali, l’homme est très écouté. C’est lui qui a refusé de donner l’ordre de tirer sur des manifestants, comme le lui demandait le président déchu. L’armée et lui sont extrêmement populaires aujourd’hui en Tunisie. Des familles se pressent pour remercier les militaires, leur porter des fleurs et se faire prendre en photo avec eux. «On n’a jamais eu confiance envers les policiers, ils nous ont massacrés, ils nous ont tiré dessus, ils ont tué des femmes et des enfants. Seule l’armée est de notre côté», explique Lotfi, pendant qu’il serre la main à un militaire. «C’est vrai, mais il ne faut pas laisser ces chars trop longtemps dans la rue. Il faut que tout le monde retourne dans les casernes et que la vie reprenne. Moi j’ai peur pour demain», le contredit Asmaa, qui passe par là un sac de provisions à la main.

Nouvelles violences

Comme s’il l’avait entendu, le général Ammar se défend de vouloir s’arroger le pouvoir; le général a ensuite promis de respecter la Constitution. «Nous sommes fidèles à la Constitution du pays. Nous ne sortirons pas de ce cadre», se défend-il.

Une intervention qui a fait écho dans la foule alors qu’une nouvelle fois, des violences ont éclaté avec les policiers. Hier matin, en effet, pour la première fois depuis cinq jours, les manifestations ont dégénéré. La police a tiré des gaz lacrymogènes sur la foule qui réclamait encore et toujours la démission du gouvernement d’union nationale. Depuis dimanche soir, plusieurs centaines de Tunisiens, venus de toutes les régions pauvres du pays, campaient dans la rue devant les bureaux du premier ministre Mohamed Ghannouchi. Au réveil, certains ont tenté de s’infiltrer dans le bâtiment, d’autres ont pris à partie des fonctionnaires qui tentaient de regagner leur travail. La police antiémeute est intervenue.

Pourtant, la tension semblait s’être apaisée durant le week-end. L’arrivée de la caravane de la liberté, partie de la région de Sidi Bouzid, avait apporté un vent d’espoir parmi les manifestants, la circulation avait repris sur l’avenue Bourguiba, centre névralgique de la contestation dans la capitale. Un calme qui n’a pas éteint la flamme de la révolution. De quelques centaines à l’aube, ils sont devenus plusieurs milliers dans l’après-midi à protester près du palais où travaille le premier ministre. «Ce grand bâtiment- là, c’est la Kasbah, c’est notre Bastille à nous. On doit donc la faire tomber et la détruire, si on veut achever notre révolution», scande la foule.

De l’autre côté de la capitale, d’autres cortèges défilent encore. Cette fois, les professeurs font partie de la contestation. Alors que le gouvernement promettait la reprise des cours pour lundi, la grève dans l’enseignement est très suivie. Selon les syndicats, près de 90 à 100% des enseignants se sont déclarés grévistes. La revendication est toujours le même: débarrasser le nouveau gouvernement de transition de tous les anciens membres du clan et du parti de Ben Ali.