Quand il nous parle de l’ascension d’un 4000 mètres à Saas-Fee, des bisses le long desquels il s’est souvent baladé ou quand il évoque ces moments d’amitié chaleureuse devant une malvoisie, difficile de ne pas y voir une once de nostalgie. Ambroise Wonkam aime le Valais. Il y a travaillé à l’hôpital de Sion et y a encore de nombreux amis. Ce Camerounais de 51 ans, enjoué, qui a grandi dans la ville de Bafoussam, vit aujourd’hui au Cap, en Afrique du Sud. C’est l’un des généticiens africains les plus pointus du moment.

Traitement de maladies

En marge du Sommet global du Geneva Science and Diplomacy Anticipator (Gesda) à Genève où il est intervenu, Le Temps l’a rencontré. S’il a vécu dix ans dans la Cité de Calvin où il a obtenu son doctorat en médecine, il veut aujourd’hui agir pour l’Afrique. Et il a trouvé l’initiative qui lui permet de le faire: dans le cadre du projet «The Three Million African Genomes» ou 3MAG, il veut procéder au séquençage génomique de trois millions d’Africains ayant grandi et vivant sur le continent africain. Une condition nécessaire pour constater l’impact environnemental et alimentaire spécifique des régions d’Afrique sur la génétique des Africains.

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A l’heure où le coût du séquençage génomique a fortement baissé, passant de 2,7 milliards de dollars à 300 dollars, où les thérapies géniques pourraient révolutionner le traitement de certaines maladies, le projet d’Ambroise Wonkam est une petite révolution. Professeur au sein de la Division génétique de la faculté des sciences médicales à l’Université du Cap, il veut combler une lacune majeure: le séquençage du génome, en 2003, a été une avancée extraordinaire. Sauf que les données génétiques ainsi obtenues ne contiennent que 2% des gènes africains. Motif: la recherche a surtout été financée en Europe et en Amérique du Nord. De plus, le nombre limité de généticiens en Afrique a aussi joué un rôle.

«On oublie l’origine de l’humanité, déplore le généticien. Trois millions de variants ne sont pas présents dans la base de données du génome. 80% des données relatives au génome sont issues de la population européenne. C’est assez eurocentrique.» Pour le généticien camerounais, on ne poussera pas les frontières de la génétique de façon adéquate sans étudier la population africaine. La très grande variété des gènes africains mérite d’être analysés. Il y a quelque 300 000 ans, des homo sapiens sapiens ont vécu en Afrique. Des interactions avec d’autres hominidés ont eu lieu. Il y a quelques années, un australopithèque «sediba» a été trouvé en Afrique du Sud. 2% d’autres hominidés devraient être présents dans les gènes africains.

Financements américains et anglais

Le projet d’Ambroise Wonkam aurait peut-être paru marginal il y a vingt ans. Aujourd’hui, les responsables de la recherche à l’échelle internationale le jugent incontournable. «Le projet répond à une logique scientifique, d’équité et d’éthique. Jamais je n’aurais pensé qu’il attire autant d’attention», se réjouit le généticien qui bénéficie du soutien financier rare, mais précieux des National Institutes of Health (NIH) aux Etats-Unis et du Wellcome Trust en Grande-Bretagne. Le projet 3MAG a un coût évalué à 450 millions de dollars par an sur dix ans. «C’est une vraie odyssée de l’humanité», relève le chercheur qui se dit «fier, en tant qu’Africain, de pousser les frontières de la génétique un peu plus loin».

Le séquençage de génomes africains aurait des bénéfices à terme non seulement pour l’Afrique, mais pour la planète entière. Comme le rappelle Ambroise Wonkam, sur les 20 000 gènes que possède l’être humain, 25% d’entre eux sont associés à une maladie. Comprendre les gènes africains, c’est peut-être faciliter l’élaboration de médicaments pour soigner des maladies prévalentes dans les pays du Nord. Dans le domaine de la surdité par exemple, les gènes présents en Europe et en Asie n’expliquent pas la surdité en Afrique. En matière de Covid-19, «le virus a été un peu moins sévère en Afrique qu’ailleurs. On n’en connaît pas la raison, mais le génome africain pourrait nous apporter une réponse», poursuit le professeur. A contrario, les Européens et Asiatiques ont un ADN dont 2% proviennent de l’homme de Néandertal. Cette caractéristique est à l’origine de problèmes de peau et de susceptibilité accrue au Covid-19.

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Ambroise Wonkam donne un autre exemple. Un gène, 200 fois plus présent en Afrique qu’en Europe, explique pourquoi les Africains ont un taux de cholestérol 40% inférieur au taux moyen des Européens. Des médicaments anticholestérol ont ainsi pu être créés à partir de ces données. Par ailleurs, plusieurs gènes jouant un rôle atténuateur dans le diabète de type 2 de l’adulte ont été identifiés en Afrique. Ils pourraient servir à l’avenir pour élaborer de nouveaux traitements.

Diagnostics déficients

Le généticien estime que le projet 3MAG relève d’une question d’équité: pour les Africains, les diagnostics génétiques ne sont pas pertinents, les outils technologiques ne prenant pas en compte les variants de la population africaine.

Le Camerounais a beau être une pointure scientifique, il est aussi un grand pédagogue. Il sait vulgariser en parlant de bibliothèque quand il est question de génome, d’étagères quand il se réfère aux chromosomes et de livres quand il pense aux gènes.

Scientifique de haut vol, il n’a pas perdu son humour. En Valais, rappelle-t-il, il n’a pas connu la difficile épopée de l’écrivain afro-américain James Baldwin à Loèche-les-Bains dans les années 1960. «Mes amis m’ont dit un jour qu’il y avait eu des Maures dans le canton. C’était un signe. Je me suis toujours senti à la maison en Valais», conclut-il sur un éclat de rire.

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