Jeudi, c’était à Adra, dans la banlieue de Damas. Les ambulances et les voitures ont commencé à arriver, comme dans une course-poursuite. Faute de lits, on a étendu les blessés par terre, sur le carrelage, les uns contre les autres. Tous avaient les pupilles dilatées. Leur langue gonflée les empêchait de respirer: le résultat de gaz chimiques. Certains avaient le visage violacé. Il a fallu leur perforer la trachée pour y introduire un tube relié à une pompe. Trois sont décédés. Une quarantaine d’autres luttent encore contre la mort.

C’était un peu plus tôt, dans la province d’Idlib. L’homme d’une cinquantaine d’années, barbe poivre et sel, est allongé ventre contre terre sur la route pleine de curieux. Un juge enturbanné vient de lui lire la sentence, et deux autres lui marchent sur les chevilles pour qu’il ne puisse pas bouger tandis qu’on lui inflige les 50 coups de fouet. La fille du coupable s’est remariée moins de trois mois après son divorce, le délai imposé par la loi islamique. Le nouveau mari, jugé coupable lui aussi, attend son tour. Pour lui, ce seront 40 coups de fouet. Tant bien que mal, il essaie de se débattre un peu, se tortillant sur l’asphalte pour que le nouveau coup n’atteigne pas le même endroit que le précédent.

Tous les cauchemars sont aujourd’hui en train de se réaliser en Syrie. L’utilisation d’armes chimiques par le pouvoir de Damas, cette «ligne rouge» dessinée par les Américains comme la limite impossible à franchir? Elle s’efface progressivement, comme une vieille trace inutile dans le sable, balayée par le vent. L’islamisation de l’opposition? Elle se renforce, jour après jour, à mesure que les combattants étrangers arrivent, plus déterminés, mieux armés, prêts à tous les sacrifices, non seulement pour déloger le régime alaouite apostat de Damas, mais pour rétablir le Bilad el-Cham, cette Grande Syrie qui intègre aussi le Liban, la Jordanie, la Palestine et une partie de la Turquie.

A présent, déjà, une partie du Liban fait partie de cette guerre. La milice chiite du Hezbollah vient de sacrifier des dizaines de ses combattants dans la bataille de Qusair, une ville stratégique à la frontière libanaise. L’aviation israélienne a frappé au cœur de Damas. Des bombes ont fait des dizaines de morts en Turquie. L’Iran a signé un accord promettant son plein appui au pouvoir de Damas. La guerre ne s’arrêtera pas d’elle-même. Un apport supplémentaire d’armes en faveur de la rébellion, longtemps évoqué comme un vœu pieu par la France, la Grande-Bretagne et désormais par l’Espagne, n’y pourra rien. «L’équilibre des forces rêvé par les partisans de l’opposition est une chimère, une absurdité totale. Pour mille armes envoyées d’un côté, deux mille arriveront de l’autre. Pour 500 djihadistes ici, ce seront 5000 combattants du Hezbollah en face. C’est un crime de guerre commis contre la Syrie», note un interlocuteur fortement impliqué dans le conflit.

Les plans d’une intervention armée américaine sont prêts au Pentagone. Ses responsables l’ont confié aux parlementaires américains lors d’auditions publiques. L’établissement d’une zone d’exclusion aérienne; la possibilité offerte à la rébellion d’asseoir son autorité sur les zones qu’elle contrôle, à l’abri des bombardements de l’aviation syrienne, lui permettrait aussi de mettre fin à cette internationalisation du conflit. Mais s’approcher de plus près de cette guerre, c’est aussi courir le risque de devoir porter la responsabilité des prochains massacres qui ne manqueront pas d’être commis. C’est mettre le doigt dans l’engrenage. C’est renouveler le désastre irakien. Une perspective à laquelle la Maison-Blanche ne peut pas se résoudre.

Quel espoir reste-t-il? Les Russes ont ravalé leur fierté. Il y a un an, lors de la conférence diplomatique de Genève, ils ont été roulés dans la farine, lorsque la secrétaire d’Etat de l’époque, Hillary Clinton, a fait dire aux conclusions de cette conférence autre chose qu’elles ne disaient. Aujour­d’hui, devant une catastrophe qu’ils ont aussi contribué à précipiter, ils ont tous les atouts de leur côté. «Ce sont les Russes qui font le gros du travail, assure la même source. Aujourd’hui, ils ne se contentent pas de donner des conseils à leur allié syrien. Ils lui imposent des obligations. Ils voient en John Kerry (le successeur d’Hillary Clinton) quelqu’un de plus sincère. Ils le sentent davantage prêt à les écouter.»

La date de la prochaine réunion de Genève, dite «Genève 2», n’est pas encore officiellement fixée. Mais déjà, ses probables participants sont en train de réserver des chambres d’hôtel pour la période du 10 au 15 juin. Si tout se passe selon les vœux de ceux qui cherchent à l’organiser, ce ne sera pas la suite d’un processus, mais une révolution. Un changement de paradigme qui bouleverserait toutes les données. Les grandes puissances seraient là, comme lors du «Genève 1». Mais seraient aussi présents, à la même table, des représentants du pouvoir syrien, ainsi que des figures de l’opposition. Ce serait le début d’un dialogue que l’on considérait jusqu’ici rendu impossible par la présence de quelque 90 000 morts et par un déchaînement inouï de brutalités.

Des deux côtés, la frénésie est à la hauteur de ce renversement. Pour Damas, il s’agit aujourd’hui de présenter des personnalités qui n’ont pas trempé leurs mains dans le sang. Mais elles doivent aussi rester la voix de leurs maîtres. Pas question, pour elles, d’apparaître comme de futures alternatives au régime actuel. C’est en coulisses que se situe le vrai pouvoir. Dans les mains de la dictature syrienne, mais aussi dans celles des Russes qui les encadreront fermement.

Mais c’est en face que l’exercice promet d’être le plus douloureux. «Le processus qui pourrait s’amorcer lors de «Genève 2» signifie, ni plus ni moins, de jeter à la poubelle la Coalition nationale syrienne», assure un interlocuteur. Reconnue par 114 pays, proclamée urbi et orbi comme la représentation légitime du peuple syrien, la coalition risque en effet sa peau. Elle devrait être rejointe à Genève par d’autres membres de l’opposition qui ont refusé de l’intégrer et qui attendaient patiemment leur heure à l’extérieur. La bataille continue d’être féroce: le Qatar, qui soutient à bout de bras la coalition, refuse pour l’heure de céder. En vérité, les directives contradictoires changent d’heure en heure, tantôt revendiquant le regroupement de cette opposition élargie sous la bannière de la coalition, tantôt prônant au contraire l’établissement d’une nouvelle étiquette, sous laquelle les membres de cette coalition ne seraient que des représentants parmi d’autres d’un front plus vaste.

La querelle n’a rien d’anecdotique. La coalition a fait du départ du président syrien Bachar el-Assad une condition sine qua non. Il y a quelques heures encore, son président démissionnaire, Mouaz al-Khatib, publiait in extremis une initiative diplomatique, dans laquelle il donne au président syrien un mois pour se démettre, pour dissoudre le parlement et pour disparaître dans un pays étranger accompagné de 500 de ses proches.

Plusieurs sources s’accordent cependant pour estimer que les Américains ont perdu leur patience à l’égard de cette coalition, par ailleurs profondément divisée, et dont la force de proposition est pratiquement nulle. Formée de strates de représentants ajoutées les unes aux autres (les diverses factions politiques, les régions, leur proximité avec les frères musulmans…), cette structure s’avère incapable de prendre des décisions. Elle n’avait, jusqu’ici, pas réussi à se mettre d’accord sur le moindre plan concernant «le jour d’après». Elle n’a d’horizon que de gagner la guerre, tandis que son emprise sur le terrain se réduit de jour en jour.

«La coalition s’est autoproclamée comme un pouvoir législatif. Or, ce que va chercher le processus de Genève, c’est précisément de créer une réelle autorité législative capable d’aller de l’avant. Les jours de la coalition sont donc comptés», assure un opposant.

Et le sort de Bachar el-Assad, contre lequel a buté jusqu’ici toute perspective de règlement? «Tout le monde s’est focalisé sur lui. Or, Bachar el-Assad n’est que l’héritier d’un régime qu’il n’a pas construit. Tout le monde sait bien que la fin d’Assad ne signifierait pas la fin du régime. Ce qu’il nous faut, c’est construire les institutions qui seront à même de détruire la dictature. Le plus important, ce sont les domaines de l’armée et de la sécurité. Se concentrer pareillement sur un président qui ne décide de rien, c’est purement et simplement de la stupidité», assure le même opposant.

Si les pressions internationales sont suffisantes, les diverses branches de l’opposition devraient se réunir début juin au Caire, afin d’établir un programme commun qui leur permettrait de parler d’une seule voix à Genève. Vingt à vingt-cinq délégués sont attendus. Et, pour lancer une nouvelle dynamique, ils n’auront d’autre choix que de faire le poing dans leur poche et mettre de côté pour l’instant les responsables de la tuerie, afin d’éviter que le nombre de morts ne continue de grimper. Un proverbe arabe dit: «Si tu veux que quelqu’un n’existe plus, cesse de le regarder.»

Pour Damas, il s’agitde présenter des personnalités qui n’ont pas trempé leurs mains dans le sang

«Le processus qui pourrait s’amorcer signifie, ni plus ni moins, de jeter à la poubelle la Coalition nationale»