ONU

A Genève, les agences onusiennes craignent des mesures de rétorsion de la future administration Trump

Le président élu, qui sera investi le 20 janvier, a promis de s’en prendre à l’organisation, très implantée au bout du Léman. Le Congrès planche déjà sur la manière de priver l’ONU d’importantes contributions américaines. S’il se concrétise, le clash entre l’ONU et les Etats-Unis pourrait profiter à la Chine et à la Russie

Après l’unilatéralisme de l’administration de George W. Bush, qui s’était opposée à la création du Conseil des droits de l’homme (CDH) à Genève en 2006, le réengagement multilatéral de l’Amérique sous l’ère Obama a indéniablement profité à la Genève internationale. Aujourd’hui, à moins de trois semaines de l’investiture de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis, Genève tremble à nouveau. «Les choses seront différentes après le 20 janvier», a promis le président élu républicain. Le milliardaire new-yorkais menace de prendre des mesures de rétorsion contre les Nations unies. Le prétexte a été tout trouvé: l’adoption en décembre, avec l’abstention des Etats-Unis, d’une résolution du Conseil de sécurité condamnant les colonies israéliennes en Cisjordanie. Une «trahison» vis-à-vis de l’allié, Israël.

Donald Trump, qui voit l’ONU comme un «club où les gens se rencontrent, parlent et ont du bon temps», aura des alliés de taille: les républicains du Congrès. Ces derniers ont beau jeu de faire de l’ONU un bouc émissaire facile. L’organisation reste, aux yeux d’une grande portion de la population américaine, un étrange «machin». Les sénateurs Lindsey Graham, John McCain et Ted Cruz oeuvrent à élaborer un projet de loi visant à réduire les contributions américaines aux Nations unies. Le groupe parlementaire Freedom Caucus, l’aile dure du Parti républicain, envisage de réduire le financement américain à l’ONU ou de l’assurer uniquement par le biais de contributions volontaires, levier commode pour faire pression sur l’organisation.

A Genève, difficile de parler de panique. Mais l’avertissement est pris très au sérieux, même si les budgets ordinaires 2017 ont déjà été adoptés. Les Etats-Unis sont le premier bailleur de fonds de l’ONU (22% du total). A Genève, ils sont le premier contributeur au budget ordinaire du Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR), le finançant à hauteur de 1,5 milliard de dollars (septembre 2016). En comparaison, la Chine n’y a contribué que pour 3 millions de dollars. Le Bureau de la coordination des affaires humanitaires pourrait aussi être dans le collimateur de Trump. Or selon l’antenne genevoise de l’Ocha, en 2016, l’Amérique a été le principal bailleur de fonds des plans de réponses humanitaires (Afghanistan, Burundi, Syrie, Ukraine, etc). Très radical sur les questions d’immigration, Donald Trump pourrait aussi viser l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) qui bénéficie d’une contribution américaine de 10 millions de francs à son budget ordinaire.

L’Organisation internationale du travail (OIT) est visiblement aussi inquiète, notamment dans la perspective du financement de l’agenda 2030 relatif aux objectifs de développement durable, qui est encore loin d’être assuré. Le cabinet du directeur général de l’OIT Guy Ryder veut néanmoins rester optimiste: «Nous sommes prêts à travailler étroitement avec la nouvelle administration des Etats-Unis comme nous l’avons fait par le passé avec chaque administration américaine.»

Le Conseil des droits de l’homme pourrait lui aussi devenir l’une des cibles de choix de l’administration Trump au même titre que le Haut-Commissariat aux droits de l’homme, lequel souffre déjà d’un sous-financement. Il pourrait être fortement touché par un retour à une politique unilatérale de Washington. En 2016, les contributions américaines se sont élevées à 17 millions de dollars.

Au profit de Moscou et Pékin

Malgré les menaces, l’administration Trump ne pourra pas tout changer en un tour de main. Les contributions au budget ordinaire de l’ONU découlent de traités et ne peuvent être modifiées que par un acte du Congrès. Certains conseillers du président élu, dont l’ex-ambassadeur à l’ONU John Bolton, recommandent à ce dernier de mettre en veilleuse rien de moins que la contribution totale américaine aux Nations unies pour l’an prochain, soit trois milliards de dollars si on y intègre les opérations de maintien de la paix. Une telle politique marquerait le retour d’une politique déjà menée par l’administration Reagan et Bush fils ainsi que par le Congrès. L’administration Obama a dû d’ailleurs s’appliquer à effacer l’ardoise onusienne en remboursant plusieurs centaines de millions de dollars. Le futur locataire de la Maison-Blanche devra toutefois y réfléchir à deux fois. En désertant l’ONU, il pourrait ouvrir le champ à la Russie et surtout à la Chine qui tend à occuper de plus en plus le terrain. Dans un document de l’ambassadrice américaine à l’ONU diffusé jeudi, Samantha Power prend le contre-pied de la future administration: les Etats-Unis «seront plus à même de relever des défis d’une énorme complexité si (nous) recourons à l’ONU dont les compétences complètent nos capacités nationales».

Hors du système onusien, l’Organisation mondiale du commerce nourrit aussi de vives craintes. Outre qu’ils sont un acteur majeur du commerce mondial, les Etats-Unis restent le plus grand contributeur au budget de l’OMC (en 2016, 22 millions de francs, soit 11,2% du budget total). Pour l’organisation genevoise, un retrait total de Washington relèverait du scénario catastrophe.

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