Auparavant, la Chine se contentait d’esquiver les critiques au Conseil des droits de l’homme, enceinte de 47 Etats qui débattent, encore une fois virtuellement, jusqu’à la fin de la semaine prochaine pour leur 48e session. Mais depuis quelques années, Pékin se dit que la meilleure défense, c’est l’attaque. Les diplomates chinois ont donc déposé mercredi une résolution contre le colonialisme. Aucun Etat n’est nommé mais les cibles ne font aucun doute: les anciennes puissances coloniales occidentales.

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«Quelques pays occidentaux, dont les Etats-Unis, ont d’innombrables dettes historiques. L’esclavage, la traite transatlantique des esclaves, le système colonial, l’expulsion et le massacre des peuples autochtones… par lesquels ces pays ont fait fortune et achevé l’accumulation primitive du capital, mais ont créé une série de tragédies humaines», accusait Zhao Lijian, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, lors d’une conférence de presse à Pékin, le 24 septembre dernier.

Manœuvre de diversion?

La résolution chinoise qui sera soumise au vote à Genève la semaine prochaine insiste sur «l’importance capitale d’éradiquer le colonialisme et de s’attaquer à ses héritages sur la jouissance des droits humains». Si elle est adoptée – ce qui est probable vu les rapports de force au sein du Conseil des droits de l’homme et l’influence grandissante de la Chine – la résolution n’aura d’autre conséquence concrète que la rédaction d’un rapport sur le sujet et un débat à la prochaine session.

Mais, alors que le temps de parole n’est pas extensible et que les ressources du Haut-commissariat aux droits de l’homme sont limitées, le débat sur le colonialisme sera autant d’énergie qui ne sera pas dévolue à d’autres questions. Comme la situation des libertés dans des pays spécifiques, un examen que la Chine estime sélectif et rejette au nom de la souveraineté nationale.

Critiques en Afrique

Chercheur à l’Université de Lausanne et spécialiste des relations entre la Chine et l’Afrique, Antoine Kernen estime que c’est l’histoire de la paille et de la poutre. «A bien des égards, la Chine mène une politique coloniale dans les régions du Xinjiang et du Tibet, y exploitant les ressources et en écartant les populations locales». Mais, continue le chercheur, «la manœuvre de la Chine au Conseil des droits de l’homme ne s’adresse pas à l’Occident, qu’elle a renoncé à convaincre, mais à l’Afrique. Le discours anti-occidental vise à augmenter sa sphère d’influence alors que la confrontation avec les Etats-Unis et, dans une moindre mesure, avec l’Europe s’aggrave.»

Pour Antoine Kernen, «les pays occidentaux ont été les premiers à mettre en garde les gouvernements africains contre les risques d’une mainmise chinoise sur le continent. Ils hésitent à parler de nouveau colonialisme. C’est assez habile pour la Chine de les renvoyer à leur responsabilité historique.»

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Pour le chercheur, l’opinion publique africaine est en train de changer à propos des investissements chinois massifs, qui étaient initialement vus comme une diversification bienvenue face aux puissances européennes ou aux Etats-Unis. «Il y a aujourd’hui plus de critiques sur l’apport de la Chine en Afrique», estime Antoine Kernen. Ces derniers mois, des vidéos montrant des Chinois maltraitant des ouvriers africains ont été virales.

Le 31 août dernier, le journaliste camerounais Alain Foka, sur sa chaîne youtube, s’est penché sur ce qu’il appelle la «nouvelle traite négrière» menée par les sociétés étrangères, dont des entreprises chinoises, dans les mines de la République démocratique du Congo (RDC). Face au tollé, l’ambassadeur chinois à Kinshasa est sorti de sa réserve, condamnant «toute exploitation illégale des ressources de la RDC».

«Les pays africains sous pression»

Malgré la controverse grandissante sur le rôle de Pékin en Afrique, les pays africains pourraient se ranger derrière la résolution genevoise de la Chine. Les quelques missions permanentes que nous avons sollicitées n’ont pas souhaité répondre à nos questions. «Les pays africains sont sous pression, notamment par le biais des dettes dues à la Chine, commente un observateur des débats au Conseil des droits de l’homme. On entend de plus en plus de délégués utiliser leur temps de parole pour chanter les louanges de Pékin.»

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Directement attaqués, les pays occidentaux pourraient renoncer à demander un vote sur cette résolution sur le colonialisme. La résolution serait ainsi adoptée par consensus, évitant aux uns et aux autres de se positionner ouvertement. «A cause de leur passé colonial, les Occidentaux sont effectivement mal pris, continue cet observateur. La Chine a trouvé une nouvelle cause pour les mettre sur la défensive. Elle va continuer dans cette voie.»