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Le Comité d’hygiène de la SdN, Céline est au centre.
© Archives SdN

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A Genève, le docteur Destouches est devenu Céline l'écrivain antisémite

Le docteur Louis Destouches s’engage à la Section d’hygiène de la Société des Nations en 1924. Lorsqu’il la quittera, trois ans plus tard, il sera Céline, écrivain débutant et antisémite. Deux rencontres majeures à Genève auront accompagné cette transformation

Lorsque Louis Destouches pose ses valises à Genève, ce 26 juin 1924, laissant femme et enfant derrière lui à Rennes, il a tout juste 30 ans. Celui qui publiera, huit ans plus tard, l’un des chefs-d’œuvre de la littérature française, Voyage au bout de la nuit, sous le nom de Louis-Ferdinand Céline, est alors un inconnu en quête de vie nouvelle et de voyages, un doctorant en médecine en quête d’une grande cause. Dans l’immédiat, ce sera la Société des Nations (SdN). Quand il quittera cette organisation, trois ans plus tard, deux rencontres auront changé sa vie: celle d’une muse américaine, qui accompagnera ses débuts en littérature; celle d’un maître polonais, figure quasi paternelle sur laquelle se transposera sa haine des juifs.


Les archives de l’humanité

Le Palais des Nations renferme un des fonds d’archives les plus riches pour comprendre l’histoire contemporaine de l’humanité. Il est inscrit depuis 2010 au registre de la Mémoire du monde de l’Unesco. La documentation de la Société des Nations est précieuse pour comprendre la période de l’entre-deux-guerres. Le Temps s’est plongé dans cette masse de documents avec l’aide des archivistes de l’ONU, à Genève. Tous les documents évoqués dans le présent article sont disponibles en accès libre à la bibliothèque de l’ONU.


Sur la fiche de renseignement de la SdN qu’il remplit ce jour-là – dont l’original peut se consulter au Service des archives de la Bibliothèque de l’ONU au Palais des Nations –, Louis Destouches indique bien connaître le français, l’anglais et l’allemand, avoir un enfant de 4 ans, loger à l’hôtel La Résidence, route de Florissant, et être engagé à la Section d’hygiène, classe B, pour une période temporaire avec un traitement de 1000 francs suisses par mois:

Six semaines plus tard, il décroche un contrat jusqu’au 31 décembre 1927 au «poste de responsable des échanges de médecins spécialistes» pour un salaire de 15 000 francs par an. «C’est ici que se trouve ton vieux Louis. Ici, dans la ruche internationale […]. Cette fois j’embrasse des problèmes d’hygiène de belle envergure et, mon Dieu, j’aime cela», écrit-il à Albert Milon, un ancien camarade d’armée.

L’ancêtre de l’OMS

Ce poste, Louis Destouches le doit à Selskar M. Gunn, représentant en Europe de la Fondation Rockefeller. Avant de reprendre des études, Destouches s’était fait propagandiste de la lutte contre la tuberculose pour le compte de l’organisation philanthropique américaine. Celle-ci finance à présent la nouvelle Section d’hygiène de la SdN. Selskar M. Gunn va recommander son protégé au directeur, le docteur Ludwig Rajchman, un ami polonais d’origine juive réputé pour ses travaux en médecine sociale.

Après une première rencontre entre les trois hommes à Paris, en avril, Rajchman écrit au secrétaire général de la SdN, le Britannique Eric Drummond, qui donne son aval à toute nomination: Destouches «est un homme très intelligent et enthousiaste […]. C’est un grand croyant des idéaux de la SdN.» Les deux hommes vont rapidement s’entendre et travailler à «réalisation d’un dessein sans précédent: la création d’un réseau mondial de bureaux sanitaires de renseignements épidémiologiques», écrit Théodore Deltcher Dimitrov, qui a réuni dans un volume l’ensemble de la documentation relative à Céline dans les archives de la SdN¹.

La Section d’hygiène est l’ancêtre de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Théodore Deltcher Dimitrov voit en elle «l’organe le plus efficace dans le système sociétaire qui a produit des résultats tangibles dans la coopération internationale pour la santé de l’humanité». Rajchman prévoit de créer des bureaux régionaux en Amérique latine, en Afrique occidentale et en Océanie. Mais «la crainte des gouvernements d’une «médecine sociale», dangereuse et coûteuse, inspirait les délégués dans leurs critiques, soupçons et accusations», ajoute Théodore Deltcher Dimitrov.

Un petit «Vive la SdN», Monsieur!

Le docteur Destouches va en faire la pénible expérience. A partir de novembre 1924, durant dix-huit mois, il multiplie les missions en Europe, se rend en Amérique, puis en Afrique. Il pilote des groupes de médecins, discute de projets au nom de la SdN: un travail de diplomate. Lors de ces périples, il rédige des rapports et tient informé Rajchman des problèmes logistiques et humains des «échangistes», comme on nomme leurs participants.

Le voyage en Amérique, à partir de février 1926, est le plus instructif pour les biographes de Céline. L’étape de Cuba, où Rajchman pensait ouvrir un bureau régional, est une première déception. Cette île «riche» et qui vit dans la «peur d’une intervention américaine toujours à prévoir en cas d’épidémie» inspire à Destouches ce commentaire: «Tout cela est trop grand pour moi, il est temps de nous en aller, voilà mon avis.»

Aux Etats-Unis, le diplomate-médecin se casse les dents sur une administration allergique à la SdN, une organisation inventée en 1919 par un président américain, Woodrow Wilson, mais qui fut aussitôt rejetée par son parlement. A la Maison-Blanche, Destouches a ainsi la surprise d’être présenté au président Calvin Coolidge en tant que membre d’une mission panaméricaine. «On ne me donna ni nationalité, ni titre, mon nom simplement, j’ai dû passer pour Sud-Américain, écrit-il dans un pli confidentiel à Rajchman. […] Je me suis demandé si je n’allais pas pousser à mon tour un petit «Vive la SdN», Monsieur. Mais j’ai réfléchi que nous n’y gagnerions pas grand-chose et que le scandale serait immense.»

Chez les «chimpanzés» de Ford

La visite des usines Ford à Detroit, le 6 mai 1925, sera l’objet d’un rapport très détaillé de Destouches. Citant les propos du médecin chargé des admissions de l’usine, l’envoyé de la SdN décrit un système de production de masse qui emploie une armée de bras cassés et de crétins. «Pour nous, l’ouvrier rêvé c’est le chimpanzé», explique son collègue américain. Commentaire de Destouches: «Cet état de choses à tout prendre au point de vue sanitaire, et même humain, n’est point désastreux quant au présent, il permet à un grand nombre de gens de vivre qui en seraient bien incapables en dehors de chez Ford.» L’expérience de la production standardisée avec sa division du travail, innovation majeure du fordisme, inspirera la critique du capitalisme américain dans le Voyage.

En décembre 1925, Louis Destouches quitte La Résidence pour s’installer dans un trois-pièces à Champel, au chemin de Miremont. En juin 1926, alors qu’il est en Afrique, son divorce est prononcé à Rennes. Enfin libéré d’un mariage qui lui pesait, Destouches aurait pu s’investir entièrement dans sa carrière de fonctionnaire international. Il va au contraire s’en détacher. L’ennui administratif, la vacuité de sa tâche, le besoin de renouveau, tout le pousse vers d’autres horizons. Sa vie va connaître un tournant à l’automne 1926, par une rencontre au cœur de Genève.

Une passion américaine

«L’homme a 32 ans. Il est grand, mince, les yeux d’un bleu très clair. Il est élégant, et même un peu dandy sur les bords, la mise recherchée, veste de tweed et cravate assortie. Il monte vers la Vieille Ville après avoir laissé les rives du Léman. C’est alors qu’il aperçoit une très jeune femme, menue, ravissante, de petite taille, le visage encadré d’une somptueuse chevelure rousse. Elle s’est arrêtée devant une librairie. Il s’approche et fait mine lui aussi de s’intéresser à la vitrine.» C’est ainsi que l’écrivain et biographe Frédéric Vitoux relate la première rencontre entre Louis Destouches et Elizabeth Craig, danseuse américaine qui deviendra sa grande passion amoureuse, l’«Impératrice» du Voyage, livre qui lui sera dédicacé. C’est pour la rejoindre à Paris que Destouches abandonnera Genève dès le printemps 1927, au bénéfice de congés maladie jusqu’au terme de son contrat.

A la même période, le médecin entame sa mue d’écrivain, s’essayant à l’écriture d’une pièce de théâtre qu’il intitulera L’Eglise. L’Eglise, c’est la SdN, une organisation contrôlée par des juifs qui veulent en faire un instrument de domination mondiale. Ce premier écrit antisémite annonce les pamphlets d’une tout autre virulence à partir de 1937, lorsque Céline se sera transformé en thuriféraire de l’hitlérisme en France.

Quand Rajchman devient Yudenzweck

«L’Eglise» est dirigée par trois juifs de 45 ans, Moïse, directeur du service des indiscrétions, Mosaïc, directeur des affaires transitoires, et Yudenzweck, directeur du service des compromis. «Quand Céline, dans les premiers mois de 1927, écrivait à Genève L’Eglise, il venait la lire, par petits bouts, à Marja Rajchman, qui, un beau jour, put entendre une description caricaturale, nettement antisémite, d’un protagoniste de la pièce, membre de la SdN, appelé «Yudenzweck»; compte tenu de son activité, que précisait le manuscrit, ce personnage ne pouvait être que Ludwig Rajchman, tourné par l’auteur en ridicule, et méprisé», écrit Marta Aleksandra Balinska, arrière-petite fille de Rajchman².

Destouches, qui était devenu un proche de la famille, ne se contente pas de faire la lecture de sa pièce à l’épouse de son directeur, mais la fait aussi à ce dernier. Un acte de rupture? Pas du tout. Destouches, même après avoir quitté la SdN, ne cessera de solliciter des bourses d’études à ce même Rajchman, auquel il donne du «Mon cher ami» et qui continuera d’agir comme un protecteur, cela jusqu’à la publication de la pièce, en 1933, qui marque la fin de leur correspondance.

Rajchman réapparaîtra en 1937 sous les traits de Yubbenblat dans Bagatelles pour un massacre, le premier pamphlet raciste publié par un Céline qui a embrassé la cause de l’Allemagne nazie. La SdN y est cette fois qualifiée de «Synagogue dans un temple maçon». «Par les circonstances de la vie, je me suis trouvé pendant quatre ans titulaire d’un petit emploi à la SdN, secrétaire technique d’un juif […]. Les places notables, les vrais nougats sont occupés, là comme ailleurs, par les juifs et les maçons», écrit-il.

Les dettes genevoises

«Il justifiera après coup et très tardivement, en 1960, son antisémitisme par son expérience de la SdN, explique Annick Duraffour, coauteure d’une somme remarquable sur le racisme de Céline et les aspects les plus sombres lors de sa collaboration avec les SS. Mais cette expérience aurait pu tout aussi bien le persuader du contraire. Pour être déçu par les échecs de la SdN, il faudrait que Destouches-Céline en ait partagé les espoirs et idéaux. Or il me semble que rien n’est plus éloigné de sa culture familiale et personnelle que le souci du droit, la confiance en la raison, en la négociation.» ³

Dans L’Eglise apparaît aussi pour la première fois Bardamu, le double de Destouches et antihéros du Voyage. «Docteur en médecine, Français, au service de nos commissions sanitaires pendant quatre ans […]. Scientifiquement médiocre, administrativement nul», voilà comment ses supérieurs le décrivent dans la pièce de théâtre. C’est déjà du Céline.

L’administration, justement, poursuivra Destouches durant des mois après son départ de Genève, comme le montrent de nombreux documents des archives Céline de la SdN. Parti rejoindre son Américaine à Paris (où il va ouvrir un cabinet qui sera un autre échec cuisant), Destouches laisse de nombreuses factures impayées (que réglera en partie Rajchman): électricité, décoration intérieure, loyer, traiteur, déménageur, il y en a pour des centaines de francs. Cela remontera jusqu’au conseiller d’Etat Edmond Turrettini, chargé du Département de justice et police, qui alertera le secrétaire général de la SdN, Drummond, pour «bien vouloir envisager la suite» à donner à cet ex-employé indélicat…

1. Louis-Ferdinand Céline (Docteur Destouches) à la Société des Nations (1924-1927). Foyer européen de la culture. Genève-Gex. 2001.

2. «Céline face à Rajchman», in: Le Monde, 17 octobre 1992.

3. Céline, la race, le Juif. Légende littéraire et vérité historique, d’Annick Duraffour et Pierre-André Taguieff (Ed. Fayard, 2017).


Un inédit de Céline

C’est en se plongeant dans les archives de la SdN qu’Alexandre Junod, juriste et écrivain genevois, a eu la surprise de tomber en 2013 sur un texte inédit de Louis-Ferdinand Céline. Il s’agit d’un tapuscrit de 13 pages qui introduisait la présentation de son travail de thèse sur l’hygiéniste hongrois du XIXe siècle Ignace Semmelweis pour un article destiné à la revue La Presse médicale et dont il fit parvenir une copie au docteur Rajchman. Ces 13 pages furent supprimées par la revue médicale car jugées trop philosophiques, mais conservées à Genève. Ce texte est empreint à la fois d’un profond dépit sur la nature humaine, de nihilisme et d’obsession de la mort, thèmes céliniens par excellence, et l’espoir d’un triomphe possible de la vie grâce au progrès médical et au génie féminin qui est alors encore celui du docteur Louis Destouches.


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