Voici l’un des premiers électeurs de la journée au consulat algérien à Genève, l’un des six bureaux de vote ouverts en Suisse avant les élections législatives de ce samedi en Algérie. Le septuagénaire s’est fait un point d’honneur à venir dès l’ouverture du consulat jeudi.

Ici, point de file d’attente. Durant la matinée, une dizaine de personnes ont sonné au portail de la villa, et son jardin sur le lac Léman, à l’entrée du village de Bellevue. «J’ai été très bien reçu par le consul. Il y avait du thé et des gâteaux, se réjouit l’électeur, enchanté. Mais il ne faut jamais dire ce qu’on vote.»

Le consulat est moins accueillant avec les journalistes. Pour savoir combien d’Algériens de Suisse sont inscrits sur les listes électorales, il faut une accréditation du Ministère des affaires étrangères, nous répond-on. Selon les chiffres de l’Office fédéral de la statistique, un peu plus de 4000 Algériens résident en Suisse. En Algérie comme à l’étranger, l’un des principaux enjeux du scrutin sera l’abstention, qui s’annonce très forte.

Vague de répression

Ces élections sont cruciales pour le président, Abdelmadjid Tebboune. Il espère consolider son pouvoir et relégitimer les institutions dans un système politique toujours étroitement contrôlé par l’armée, alors que la crise économique et sociale aggravée par la pandémie touche durement les Algériens.

Preuve de la nervosité des autorités à la veille du vote, plusieurs figures de l’opposition et du Hirak, le mouvement de contestation qui avait obtenu le départ de l’ancien président Abdelaziz Bouteflika en 2019, ont été arrêtées, derniers exemples de la récente vague d’arrestations. Ces dernières semaines, les rassemblements du Hirak, qui, avec une partie de l’opposition, appelle au boycott des législatives, ont été empêchés par les forces de sécurité algériennes.

Lire aussi: «Coup de filet contre l’opposition à la veille des élections en Algérie»

Cette répression n’a pas l’air d’émouvoir deux électeurs qui viennent d’accomplir leur devoir électoral à Genève. Ils estiment que ces législatives sont une étape essentielle dans l’édification d’une «nouvelle Algérie», reprenant les mots du président Tebboune. Elu alors que 60% des électeurs avaient boudé les urnes, le chef d’Etat n’en est pas moins légitime, jugent-ils.

«Médiocrité des candidats»

Ces deux informaticiens assurent «ne rien gagner avec l’Algérie». Ils concèdent volontiers la «médiocrité des candidats». On en dénombre 13 000. La plupart sont des indépendants, sur fond de discrédit des vieux partis. Mais selon l’opposition, ces indépendants seraient en réalité proches du régime. «C’est la première fois qu’on peut se présenter aussi facilement à des élections et certains villages se sont cotisés pour les campagnes de leur candidat», positive l’un des électeurs de Genève.

Mais, selon eux, l’essentiel est ailleurs: la constitution d’un nouveau parlement plus représentatif de la société algérienne. A leurs yeux, le Hirak, qui s’était soulevé contre un cinquième mandat du président Bouteflika, a perdu une grande partie de sa raison d’être depuis l’élection du nouveau président en 2019.

Algériens de l’étranger oubliés

«Les manifestants ne représentent plus qu’une infime minorité d’Algériens et le mouvement s’est divisé», assure l’un d’eux. Et de mettre en garde contre le noyautage des rassemblements par le Rachad, mouvement islamo-conservateur, dont plusieurs cadres résident en Suisse, mais aussi le mouvement pour l’autonomie de la Kabylie. Deux groupes qui ont récemment été classés comme terroristes par les autorités d’Alger. Une manière de diaboliser le Hirak et d’en éloigner les Algériens. Plusieurs partis islamistes modérés participent toutefois à ces élections, avec la bénédiction du pouvoir, et pourraient obtenir de nombreux sièges au parlement.

Lire aussi: «La Suisse, carrefour de l’islam politique algérien»

A la sortie du consulat genevois, d’autres électeurs sont plus critiques envers le pouvoir. «Je vote pour une connaissance qui travaille au consulat. J’espère qu’il défendra mieux la diaspora algérienne», prévient un électeur revenu en Suisse en 2020 au début de la pandémie. «J’ai été rapatrié grâce à la Suisse. Si j’avais attendu l’aide de l’Algérie, j’y serais toujours», fustige-t-il.

«Lorsque le gouvernement a fermé les frontières du pays, il n’a pas du tout tenu compte des Algériens à l’étranger», continue-t-il. Les frontières ont enfin rouvert le 1er juin. Mais l’homme dénonce la foire d’empoigne pour obtenir des billets d’avion, beaucoup trop chers, et la quarantaine imposée aux visiteurs même s’ils viennent voir leur famille et le fait que les tests PCR réalisés à l’étranger ne soient pas reconnus par l’Algérie.

Un homme d’affaires élégant sort du consulat. Il a voté pour un petit parti. «Par rapport aux voleurs autour de Bouteflika, Tebboune fait des efforts mais il doit composer avec une administration corrompue qui n’a pas changé», dit-il.