Ukraine

A Genève, les jeunes révolutionnaires se cherchent

Rencontre avec des artistes qui mêlent art et réalité

De jeunes artistes révolutionnaires en quête identitaire

Le rideau se lève sur les artistes de la révolution! Pendant trois jours, dans le Théâtre du Galpon à Genève, une petite troupe offrait une version «pluridisciplinaire» de Hamlet, inspirée des textes de Shakespeare et de Heiner Müller. Le programme avait été établi il y a plusieurs mois. Mais cette présence a revêtu une signification particulière: ces jeunes Ukrainiens ont conçu leur spectacle en pleine révolution, à un jet de pierre de la place Maïdan de Kiev.

«Notre spectacle est entré en résonance avec ce qui se passait dans la rue», concède Kateryna Babkina, l’auteur de la pièce. D’entente avec le metteur en scène Dmytro Kostiumynskyi, elle voulait que son texte tourne autour de la responsabilité qui retombe sur les épaules de chacun. Celle d’être homme, celle d’être mère. «Le public entendait «responsabilité d’être Ukrainien». Silence pensif dans l’assistance. Public et acteurs, à peine le spectacle terminé, couraient place Maïdan. C’était en novembre dernier: c’est là que «le mouvement révolutionnaire» a pris réellement son envol, grâce notamment à l’implacable ténacité des jeunes Ukrainiens.

Tourbillon

La quête identitaire est présente dans le discours de chacun de ces jeunes, passés sans transition du statut de dépolitisés à celui de défenseurs d’un pays menacé par les appétits de son grand voisin. Cette quête submerge Oleksyi Lytvynenko, 27 ans, compositeur d’une musique qui mêle dans la pièce tradition ukrainienne et sons contemporains. «Je suis né en Crimée. Je parle russe avec mes parents. Mais je suis Ukrainien. Aujourd’hui, si je voulais me rendre dans ma maison familiale, je devrais demander un visa russe. Tout cela n’a pas de sens.»

Ce tourbillon identitaire a touché également Bartek Sozanski, acteur établi à Genève, d’origine polonaise, qui est co-créateur du spectacle. Les relations entre la Pologne et l’Ukraine ont un lourd passé. C’est avec un accent hésitant que le comédien donnait la réplique en ukrainien. «Je cherche à prendre en main mon destin, mais je ne laisse derrière moi que des cendres», faisait-il dire à Hamlet. Frisson général à Kiev.

Le violoncelliste Kostya Povod, 21 ans, aime Tchaïkovski et d’autres grands compositeurs russes. Est-ce devenu un crime? Tous les jours, sur le chemin du Conservatoire, il passait place Maïdan. Ses propres parents ne perdaient pas une occasion de venir les bras chargés de nourriture pour soutenir les manifestants. «C’était la guerre. Jour après jour, la place prenait un aspect de plus en plus sombre.» Kostya est ulcéré par la propagande que déversent les médias russes. «Ils renversent la réalité sens dessus dessous. Comment peut-on les laisser faire ça?» interroge-t-il. Le jeune homme a intégré pendant un an l’Orchestre national d’Ukraine. Mais le contrat a pris fin, et il vivote avec un maigre salaire d’assistant au Conservatoire. Il compose des œuvres, pour des trios, des quartets, des quintets. Personne ne s’en soucie. «J’accumule les partitions sur mon bureau. Dans mon pays, il n’y a aucun moyen de concrétiser la moindre idée. Tout finit par s’engouffrer dans le néant.»

La confiance placée dans les politiciens, fussent-ils les post-révolutionnaires qui dirigent aujourd’hui le pays en attendant les élections du mois prochain? Elle est nulle. «La révolution nous appartient-elle?» se demande à haute voix Kateryna Babkina. «La vérité, c’est que je n’en sais rien. Ses résultats nous appartiendront, qu’on le veuille ou non», tranche-t-elle.

Hamlet se cherche. Il s’égare dans ce royaume pourri en cherchant sa propre identité. «Nous sommes devenus plus patriotes qu’avant, cela ne fait aucun doute, constate Oleksyi Lytvynenko, le compositeur. Nous avons tous envie d’accomplir quelque chose de grand pour notre pays. Mais en même temps, comment ne pas rester sceptique? Ne sommes-nous pas dans un show dont le sens nous dépasse?»

Prochaines représentations au Théâtre de la Poudrière, Neuchâtel, les 12 et 13 avril.

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