Désarmement

A Genève, l'Amérique de Trump étrille Moscou 

Alors que les Etats-Unis assument la présidence de la Conférence du désarmement, l’une de leurs diplomates a multiplié les accusations virulentes contre la Russie. Après la «bromance» Trump-Poutine, c’est une rupture

La «bromance» entre Donald Trump et Vladimir Poutine semble avoir vécu. A l’issue du sommet d’Helsinki en juillet 2018, où le président américain avait préféré croire le maître du Kremlin plutôt que ses propres agences de renseignement, le Tout-Washington s’interrogeait. Or mardi à la Conférence du désarmement (CD), c’est un climat de nouvelle guerre froide qui a régné dans la salle du Conseil (de l’ancienne Société des Nations) au Palais des Nations. Un événement inquiétant à l’heure où la planète craint une nouvelle course à l’arme nucléaire.

La Russie cherche à saboter les efforts visant à maintenir une stabilité globale tout en nourrissant ses ambitions géopolitiques révisionnistes

Yleem Poblete, secrétaire d’Etat adjointe américaine

Assumant depuis mardi la présidence de la CD pour un mois, Washington a dépêché à Genève Yleem Poblete, secrétaire d’Etat adjointe. Après les propos plutôt conciliants de l’ambassadeur des Etats-Unis à la CD Robert Wood, la diplomate américaine a d’emblée déploré les blocages d’une institution multilatérale qui n’a plus rien produit de substantiel depuis 1996. L’impasse dans laquelle se trouve la Conférence du désarmement, a-t-elle déclaré, «est due au manque de volonté politique des Etats membres pour prendre de dures décisions». La suite était beaucoup moins diplomatique.

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Un déferlement d’accusations

Yleem Poblete a focalisé une bonne partie de son intervention sur la Russie. Dans un déferlement d’accusations, elle a déclaré: «Par ses activités de déstabilisation, la Russie cherche à saboter les efforts visant à maintenir une stabilité globale tout en nourrissant ses ambitions géopolitiques révisionnistes.» En mars 2018, quelques mois seulement après avoir complété la destruction de son arsenal d’armes chimiques, la Russie «a utilisé un agent neurotoxique non déclaré de nature militaire dans une tentative d’assassinat de Sergueï et Yulia Skripal à Salisbury au Royaume-Uni», a-t-elle souligné tout en précisant que des officiers russes appartenant aux services de renseignement militaire GRU en étaient responsables. Pour Yleem Poblete, il n’y a aucun doute: Moscou a violé ses obligations selon la Convention sur l’interdiction des armes chimiques.

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La virulence des propos constitue une rupture. Jusqu’ici, l’administration de Donald Trump avait critiqué, voire même imposé des sanctions ciblées contre la Russie. Mais pour des raisons que le procureur spécial Bob Mueller devrait éclaircir, elle a plutôt adopté une attitude de laisser-faire. Mardi, elle a fait de la Russie une nouvelle priorité géostratégique. Un tournant. Elle a fustigé Moscou pour avoir bafoué le Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI), relevant qu’en ces circonstances cette «rupture matérielle» du FNI ne justifiait plus pour Washington de continuer à se conformer au traité. La fin du FNI aurait des conséquences fâcheuses pour la sécurité de l’Europe. Pour la secrétaire d’Etat adjointe, les Russes ont commencé à développer des missiles de croisière sol-air SSC-8 au milieu des années 2000 en violation claire du FNI.

La riposte russe est attendue mercredi

Yleem Poblete a demandé aux alliés de l’Amérique de s’unir contre la Russie, dont les «actions agressives» en Europe n’ont jusqu’ici pas été contrées de façon suffisamment musclée, en particulier l’annexion illégale de la Crimée et les activités de déstabilisation menées en Ukraine. De plus, alors qu’un Groupe d’experts gouvernementaux de 25 pays sont actuellement réunis à huis clos à Genève pour tenter d’échafauder un accord sur la prévention de la course aux armements dans l’espace, la diplomate américaine a dénoncé le développement par Moscou d’armes antisatellites.

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Le représentant russe à la Conférence du désarmement a eu de la peine à dissimuler sa surprise: «Une fois encore, nous avons entendu un déluge d’accusations sans fondement contre la politique russe menée en matière de contrôle des armements, de non-prolifération et de désarmement.» Mais la riposte russe, qu’on attend musclée, viendra sans doute ce mercredi à Genève avec le chef de la diplomatie, Sergueï Lavrov, qui s’exprime devant la CD.

Et enfin sur la course à l'arme nucléaire: «La situation pourrait être plus dangereuse que durant la guerre froide.»

L’ambassadeur vénézuélien Jorge Valero, assis à quelques mètres d’Yleem Poblete, n’a, lui, pas mâché ses mots à son propos: «Elle est venue à la CD pour déclarer la guerre à plusieurs pays.» Ni l’Iran, ni la Corée du Nord d’un Kim Jong-un pourtant en apparents bons termes avec Donald Trump, n’ont été épargnés. L’envoyée du Département d’Etat a appelé la communauté internationale à cesser toute coopération avec Pyongyang en matière d’armements. Quant à la Chine, elle l’a accusée de développer son programme nucléaire, en toute opacité, et ses capacités militaires afin de «pousser les Etats-Unis» hors de sa zone d’influence.

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