«Nous félicitons le gouvernement et le peuple éthiopien pour ses démarches afin de voter démocratiquement, assurer la paix et défendre les intérêts de sa population.» Vous ne rêvez pas. Sala Abubakar, le représentant de la Somalie, parlait bien de la guerre en Ethiopie, qui menace de disloquer le second pays le plus peuplé d’Afrique et qui provoque déjà une catastrophe humanitaire majeure.

Pour accentuer le côté surréaliste de la scène, le diplomate de l’ambassade somalienne s’exprimait au milieu des sièges vides vendredi à Genève, à cause de la pandémie, à l’occasion d’une session spéciale largement online du Conseil des droits de l’homme consacrée à l’aggravation du conflit en Ethiopie. Une situation qui alarme la communauté internationale. Enfin pas toute, si cette appellation a encore un sens.

Vendredi, aucun pays africain n’a osé contredire publiquement l’Ethiopie, poids lourd du continent, qui rejetait tout mécanisme international d’enquête. Même si les atrocités se multiplient dans ce conflit qui se déroule de plus en plus sur des lignes ethniques. Mais plusieurs pays africains se sont abstenus – la Libye, le Sénégal, la Mauritanie, le Togo, le Malawi et le Soudan – permettant l’adoption de la résolution présentée par l’Union européenne.

«Le conflit dans la région du Tigré s’est étendu dans d’autres parties du pays. Davantage d’acteurs sont désormais impliqués avec un grave impact sur les civils», avait mis en garde Nada Al-Nashif, l’adjointe de la haut-commissaire aux droits de l’homme, en ouverture de la session. Et de préciser que des graves violations des droits humains étaient perpétrées par tous les camps.

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A la veille de cette session spéciale, Amnesty International et Human Rights Watch, s’appuyant sur des entretiens par téléphone avec des témoins, dénonçaient de récentes arrestations massives, des tueries et des expulsions de Tigréens dans l’ouest de cette région aux velléités sécessionnistes. Les deux ONG accusent les milices de la région voisine d’Amhara, alliées aux forces gouvernementales.

Une session comparée à l’invasion italienne

«Dans le nord de l’Ethiopie, plus de 9,4 millions de personnes sont en situation d’insécurité alimentaire aiguë», détaille Nada Al-Nashif, citant les estimations du bureau de coordination des agences humanitaires de l’ONU (OCHA). «Au Tigré, 90% de la population dépend de l’aide humanitaire, pourtant l’assistance n’a pu parvenir qu’en quantité limitée depuis le mois de juillet, y compris les vivres et le matériel médical vital.»

Pas de quoi faire sourciller l’ambassadeur éthiopien à Genève, chargé de défendre son pays. Zenebe Kebede a comparé cette session spéciale à l’invasion de son pays par l’Italie fasciste, que fut incapable d’empêcher la Société des Nations, ancêtre de l’ONU. «Le multilatéralisme après toutes ces années est une nouvelle fois pris en otage par une mentalité néocoloniale. L’Ethiopie est visée au Conseil des droits de l’homme pour défendre son gouvernement élu démocratiquement, ainsi que la paix et le futur de sa population», a-t-il déclaré.

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Le diplomate éthiopien a aussi rappelé que le Haut-Commissariat aux droits de l’homme, en collaboration avec la commission éthiopienne des droits de l’homme dépendant d’Addis-Abeba, avait rendu le mois dernier un rapport sur les exactions commises au Tigré. Le gouvernement a globalement accepté les recommandations, promettant de poursuivre les coupables. Quant aux rebelles tigréens, ils avaient rejeté par avance ce rapport qu’ils estimaient piloté par Addis-Abeba.

Des milliers de détenus

«Les autorités judiciaires éthiopiennes procèdent actuellement à l’établissement des faits», veut croire l’ambassadeur camerounais, au nom du groupe africain. Selon lui, un mécanisme d’enquête international est «contre-productif» et «susceptible d’exacerber les tensions». «La première responsabilité de faire respecter les droits humains repose sur les Etats, renchérit Julia Imene-Chanduru, l’ambassadrice namibienne. La communauté internationale peut agir s’il y a des manquements. Or nous avons affaire à un pays qui collabore. Pourquoi présumerons-nous que l’Ethiopie ne remplira pas ses engagements?»

Bonne question, mais le Haut-Commissariat aux droits de l’homme de l’ONU a quelques raisons d’en douter. Depuis son rapport conjoint avec les autorités éthiopiennes, l’ONU estime qu’entre 5000 et 7000 personnes sont toujours détenues en vertu de l’état d’urgence proclamé par le gouvernement le 2 novembre dernier, alors que la capitale était menacée par l’avancée des rebelles. Ces arrestations massives visent avant tout les Tigréens et les Oromos, les deux groupes en rébellion, mais aussi, toujours selon l’ONU, des journalistes et même des employés onusiens.

«Les récentes actions des autorités dans le contexte de l’état d’urgence sont en contradiction avec les engagements qui ont été pris d’appliquer les recommandations du rapport conjoint», critique Nada Al-Nashif, et les enquêtes annoncées, notamment pour poursuivre les auteurs de violences sexuelles, manquent d’«efficacité» et de «transparence». Et de conclure: en l’absence d’efforts du gouvernement, le mécanisme d’enquête international sera un «complément utile». A même d’enrayer les atrocités dans la guerre éthiopienne?