Droits de l’homme

Quand Genève met en rogne les Etats

Décerné ce mercredi à Genève, le Prix Martin Ennals, qui distingue les militants des droits de l’homme, a suscité de fortes réactions de certains pays. Pierre Maudet en a fait un motif de son voyage controversé, ce qui surprend Sandrine Salerno

Nous sommes en 2016, et l’ambassadeur de Chine à Genève fait irruption dans le bureau du haut-commissaire aux droits de l’homme de l’ONU. Il est furieux, il hausse le ton, il s’insurge, il menace presque. Le Prix Martin Ennals, qui est décerné tous les ans à Genève, vient de distinguer Ilham Tohti, un militant ouïgour condamné à la prison à perpétuité en Chine, la bête noire de Pékin. «Il était vraiment fâché», résume sobrement un officiel de l’ONU.

Ce mercredi sera dévoilé, parmi trois finalistes, le lauréat de cette même récompense, souvent surnommée «le Prix Nobel des droits de l’homme». Un réfugié maltraité par l’Australie? Une avocate malmenée en Turquie? Un activiste aux prises avec la face sombre du pouvoir colombien? Dans tous les cas, ce prix – fortement soutenu par la ville et le canton de Genève, par la Confédération ainsi que par d’importantes ONG – saluera un parcours d’exception. Mais il exposera aussi les uns et les autres à l’ire prévisible d’un nouvel Etat.

A ce propos: Un Ouïgour condamné à la perpétuité en Chine récompensé à Genève

Des débats pour le moins animés

C’est un sujet dont on n’aime guère parler dans les cercles de la diplomatie. Berne a-t-il subi, lui aussi, le même courroux de la part des autorités chinoises? Plusieurs sources concordantes font état de débats pour le moins animés, mettant en scène des diplomates suisses avec leurs collègues chinois. Pourtant, le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) manie la litote: «Il se peut que des Etats nous communiquent leur désaccord sur le choix des lauréats. Dans de tels cas, la Suisse répond que la Fondation Martin Ennals agit et prend des décisions de manière totalement indépendante.»

Un argument de Pierre Maudet

La Chine n’est cependant pas un cas unique. «Etre pointé pour un manquement au respect des droits de l’homme, c’est une question sensible pour les Etats, même pour les plus vertueux d’entre eux», assure le même officiel de l’ONU. En 2015, c’est à un activiste des Emirats arabes unis, Ahmed Mansoor, que le Prix Ennals était décerné.

Les Emirats ont-ils, eux aussi, manifesté leur mauvaise humeur? Officiellement, il n’en est rien. Mais, répondant aux questions des procureurs au sujet de son voyage controversé dans ce pays la même année, le conseiller d’Etat Pierre Maudet a évoqué une autre visite, tout à fait officielle celle-là, qui s’est déroulée quelques mois plus tôt. C’était «une opportunité inespérée» de renouer les liens de Genève avec les Emirats, a expliqué le magistrat. Des liens qui, selon lui, s’étaient distendus suite à l’attribution de ce prix. «Les hôtels (genevois) se plaignaient car les délégations étaient moins fournies», assurait-il.

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Sandrine Salerno répond

Cette explication est, à son tour, démentie en partie par la ville de Genève. Certes, la conseillère administrative Sandrine Salerno «a eu vent d’une forme de mécontentement», aussi bien de la part de la Chine que des Emirats. «Mais lorsque vous récompensez des hommes et des femmes qui luttent pour le respect des droits humains dans leur pays et qui critiquent les manquements ou les pratiques discutables de leur gouvernement en la matière, vous devez vous attendre à ce type de réaction», note-t-elle.

En revanche, elle se dit «étonnée» par le rôle de pompier joué par son collègue du canton. «Monsieur Maudet ne m’en avait jamais parlé», explique-t-elle. De la même manière, la plainte des hôteliers genevois la surprend: «Aucune doléance n’est arrivée jusqu’à moi, alors même que la ville est propriétaire d’un hôtel 5 étoiles et bénéficie d’un accès privilégié à ces questions», tranche-t-elle.

Ahmed Mansoor, une affaire pratiquement obsessionnelle

Au-delà de ces divergences entre la ville et l’Etat de Genève, le directeur de la Fondation du Prix Martin Ennals, Michael Khambatta, n’a aucune peine à imaginer le déplaisir des dignitaires émiratis en goguette à Genève, à l’heure de découvrir partout en ville les affiches montrant le visage d’Ahmed Mansoor.

C’est la ville de Genève qui finance la campagne d’affichage, en plus des 50 000 francs annuels qu’elle débloque afin de récompenser les lauréats. Or, une enquête récente de l’agence Reuters, qui décrivait les activités des services de renseignement émiratis, a montré à quel point le sort d’Ahmed Mansoor était devenu, à cette époque, une affaire pratiquement obsessionnelle. Au point que les Emirats ont mis au point un système visant à contrôler à distance le smartphone de l’opposant.

Un article de l'époque: Les Emirats, un paradis pour les touristes devenu un enfer pour les dissidents

Pas de prix l'année dernière, par crainte des représailles

Une preuve supplémentaire de la menace exercée par les Etats? La Fondation Ennals n’a pas décerné son prix l’année dernière. Elle a en effet chamboulé son calendrier, ramenant d’octobre à février la cérémonie de nomination du lauréat. «Notre budget est déterminé en décembre, explique Michael Khambatta. Avec le calendrier initial, cela nous exposait trop à des réactions de représailles des Etats, qui auraient bloqué les fonds et compromis notre fonctionnement.»

Reste la difficulté, pour Genève, de jouer sur son image de lieu emblématique de la défense des droits de l’homme et, dans le même temps, de dépendre financièrement de la fréquentation de ses palaces par des touristes fortunés qui proviennent souvent de ces mêmes Etats incriminés. Un exercice d’équilibrisme intenable, relevant presque de la schizophrénie? Pour Sandrine Salerno, il n’en est rien: «Genève n’a pas une identité monolithique; elle est riche de sa diversité, assure-t-elle. La Genève internationale participe d’ailleurs très clairement au rayonnement de notre ville au niveau mondial et constitue un atout de taille pour le secteur touristique.»

En 2014: La Mexicaine Alejandra Ancheita reçoit le Prix Martin Ennals

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