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Vue d’une résidence appartenant au Bahreïn / Nicolas Schöpfer

Diplomatie

A Genève, les pays arabes rivalisent dans l'immobilier de prestige

«Le Temps» a épluché les plus grosses ventes immobilières de ces dix dernières années. Nombre de propriétés ont été acquises par des pays étrangers, en particulier des pays du Golfe

Il faut ruser pour apercevoir les atours de ces résidences de luxe dissimulées derrière de hauts murs et des haies touffues. Leurs occupants sont d’autant plus soucieux de leur tranquillité qu’il s’agit d’ambassadeurs. Ils n’ont nulle envie que leur vie de château s’étale dans leur pays. Pourtant, à Genève, haut lieu de la diplomatie, les Etats rivalisent dans l’acquisition de biens de prestige.

«Le Temps» a épluché les plus grosses ventes immobilières de ces dix dernières années. Nombre de propriétés ont été acquises par des pays étrangers, en particulier des pays du Golfe. Plus inattendu, l’Irak et l’Iran ont chacun acquis des propriétés. Bagdad est propriétaire depuis février 2014 d’un terrain, non loin de l’aéroport, acquis pour 8,5 millions de francs. Quelques mois plus tard, alors qu’elle était sur le point de signer son retour dans le concert des nations au terme des négociations nucléaires, la république islamique déboursait 14,5 millions de francs pour une belle maison avec un vaste jardin au Petit-Saconnex.

Une longue histoire

Les deux missions n’ont pas souhaité expliquer les raisons de ces acquisitions. D’autres pays ne sont pas en reste, comme l’Afrique du Sud, la Côte d’Ivoire ou même le Danemark, qui a acheté en 2007 une villa à plus de 5 millions de francs. Malgré toutes ses difficultés intérieures, l’Egypte construit une nouvelle mission diplomatique à Pregny-Chambésy. La commune de la rive droite est très prisée des ambassadeurs. L’Egypte y dispose déjà d’une résidence. Quant à l’Arabie saoudite, elle se heurte aujourd’hui à des difficultés inattendues pour sa dernière acquisition.

L’appétit des pays du Golfe pour la pierre du bout du lac n’est pas nouveau. «En 1961, pour les accords d’Evian, qui ont mis fin à la guerre d’Algérie, l’émir du Qatar avait hébergé dans sa villa du Bois-d’Avault, à Bellevue, les négociateurs du Front de libération algérien (FLN). Ils étaient ensuite transportés en hélicoptère jusqu’à Evian», rappelle Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (CERNAM).

Lire aussi : Quand la Côte d'Ivoire vend puis achète (beaucoup plus cher) la même villa

Les vacances du président algérien

Depuis son indépendance, l’Algérie a trouvé à se loger. Et plutôt bien. Elle a acheté en 2008 une maison de maître à Pregny-Chambésy pour 30 millions de francs. La propriété s’étend sur près de 35 000 mètres carrés et dispose d’un court de tennis. Un jardin français permet d’admirer la vue sur le lac et le Jura tout proche. L’endroit est idyllique mais aussi idéalement situé entre l’aéroport et le quartier des organisations internationales.

Pourtant, personne ne répond à la grille d’entrée. Le président Abdelaziz Bouteflika y passait régulièrement ses vacances, selon les médias algériens. Ce qui expliquerait la magnificence de la propriété. Le président, très diminué par un accident vasculaire cérébral subi en 2003, y vient-il toujours? Il était à Genève en avril pour des «contrôles médicaux». L’information sur la présidence étant de plus en plus verrouillée, la mission algérienne n’a pas souhaité répondre à nos questions.

«Dans les pays concernés, ces villas de luxe ne font pas débat, tout simplement parce que l’information ne sort pas», estime Hasni Abidi. Selon lui, les pays arabes se livrent à une compétition à qui achètera la plus impressionnante propriété.

Le grand coup du Qatar

A ce jeu, le Qatar a frappé un grand coup sur l’autre rive du lac, à Cologny, la commune la plus chic du canton. En 2009, le riche émirat a acheté pour 47 millions de francs une villa moderne avec une dépendance, le tout dans un écrin de verdure de 22 000 mètres carrés. C’est un jeune ambassadeur arrivé à Genève en 2014, Faisal Abdulla Al-Henzab, qui y a élu domicile. «C’est une propriété de l’Etat du Qatar et l’ambassadeur n’est pas le premier à y habiter», justifie-t-on à la mission de l’émirat auprès des Nations unies. Les bureaux du Qatar sont situés, eux, au Grand-Saconnex, un quartier moins clinquant.

Il arrive que l’épouse d’un ambassadeur juge que sa maison n’est pas digne de recevoir. Une délégation est alors dépêchée de la capitale pour trouver une villa à la hauteur.

Selon l’usage, les réceptions diplomatiques ont souvent lieu dans les résidences. L’image du pays est en jeu. «Il arrive que l’épouse d’un ambassadeur juge que sa maison n’est pas digne de recevoir. Une délégation est alors dépêchée de la capitale pour trouver une villa à la hauteur», relate Hasni Abidi. Pour lui, ces résidences jouent un véritable rôle diplomatique. C’est dans ce cadre mêlant luxe et discrétion que se déroulent de nombreuses discussions. Une course au prestige qui montre que Genève est un carrefour incontournable, encore plus fréquenté que New York, le siège des Nations unies. «A l’opposé, à Berne, de nombreux ambassadeurs logent à l’hôtel», tranche Hasni Abidi.

A Genève, la surenchère ne devrait pas se calmer. D’autres Etats recherchent activement des terrains. Les représentations étrangères souhaitant étendre leur territoire doivent s’adresser à la mission helvétique à Genève. Le Département fédéral des affaires étrangères n’est pas davantage bavard que les diplomates arabes et africains sur ces tractations. Selon la loi sur l’Etat hôte, les représentations étrangères ne peuvent acquérir des biens que pour leurs propres besoins. Elles ne pourraient pas, par exemple, acheter des immeubles et les louer. On ne peut être à la fois châtelain et régisseur.


La justice genevoise séquestre une propriété de l'Arabie saoudite

Un ancien chauffeur du consulat saoudien fait séquestrer une propriété achetée 26 millions par le royaume. L'Arabie saoudite doit un peu plus de 100 000 francs à son ex-employé

Pour la première fois, les ambitions immobilières de l’Arabie saoudite à Genève sont contrariées. Le royaume possède déjà huit propriétés, dont la mosquée du Petit-Saconnex, ainsi que plusieurs splendides villas. En septembre 2015, les Saoudiens ont acquis leur neuvième bien immobilier au Petit-Saconnex pour y construire des logements de haut standing pour leurs diplomates. Mais la parcelle achetée 26 millions de francs vient d’être séquestrée par la justice genevoise, a appris Le Temps.

Lire aussi: «L'Arabie saoudite étend son territoire à Genève» (17 mai 2016)

La mesure a été prise à l’initiative d’un chauffeur du consulat saoudien, licencié en 2006 et qui réclamait le paiement d’heures supplémentaires et des indemnités. L’année suivante, le tribunal des prud’hommes a condamné l’Arabie saoudite à lui verser un peu plus de 100 000 francs mais cette dernière ne s’est jamais exécutée. Le royaume se retrouve aujourd’hui avec une parcelle séquestrée pour un arriéré de paiement 260 fois moindre que ce qu’il a déboursé pour son terrain.

Le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) a proposé ses bons offices auprès de l’Arabie saoudite pour régler le litige. Manifestement en vain. A Berne, on ne fait aucun commentaire. Manuel Bolivar, l’avocat du chauffeur, se dit «surpris qu’il soit si difficile d’obtenir l’exécution d’un jugement rendu en Suisse» et que l’Arabie saoudite ne soit pas obligée de «respecter les principes les plus élémentaires de respect de l’ordre public».

L'Arabie saoudite a fait recours

L’avocat a réussi à faire valoir auprès du juge de séquestre que la parcelle achetée par l’Arabie saoudite ne bénéficiait pas de l’immunité diplomatique, car aucune autorisation de construire n’a encore été déposée. Une interprétation que conteste Robert Hensler, mandaté par Riyad: «les biens d’un Etat ne sont pas saisissables». L’avocat a donc fait recours. En attendant, les intérêts courent toujours et l'Arabie devrait désormais près de 150 000 francs à son ancien chauffeur.

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