Divorce

Genève renie José Manuel Barroso, son étudiant prodige

L’Université de Genève et l’Institut des hautes études internationales n’ont pas renouvelé le mandat de professeur invité de l'ancien président de la Commission européenne. En cause: son embauche  par la banque Goldman Sachs

Genève n’était pas peu fière quand elle annonçait en février 2015 la nomination de José Manuel Barroso, l’ancien président de la Commission européenne, comme professeur invité. Un retour aux sources pour le Portugais, ancien étudiant dans la cité de Calvin. Mais cette idylle vient de connaître une fin abrupte, a appris Le Temps.

L’Université de Genève et l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) n’ont pas renouvelé le mandat de José Manuel Barroso. En cause: la décision de l’ancien étudiant prodige de rejoindre Goldman Sachs. La banque d’investissement américaine est considérée comme l’une des responsables de la crise financière de 2008. Elle avait aussi aidé la Grèce à maquiller ses comptes pour rester dans l’euro. Cette reconversion a suscité un tollé. C’était un nouveau coup à la crédibilité de l’Union européenne, juste après le vote britannique sur le Brexit.

«Une grosse boîte»

Avant cette annonce, intervenue en juillet dernier, José Manuel Barroso avait prévenu l’Université de Genève. «Il nous a dit qu’à l’avenir il aurait peu de temps à disposition, car il s’apprêtait à travailler pour une grosse boîte», relate René Schwok, le directeur du Global Studies Institute, émanation de l’Université de Genève, et dont les étudiants suivaient les séminaires de José Manuel Barroso. Le professeur invité reste alors mystérieux sur l’identité de son futur employeur. «Mais il nous a dit que cela n’allait pas nous plaire», se souvient René Schwok.

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«Le mandat de José Manuel Barroso portait sur deux ans et il arrive à échéance à la fin de l’année», tempère Jacques de Werra, vice-recteur de l’Université de Genève. «Aucune disposition dans le contrat ne prévoyait de renouvellement», poursuit-il, sans révéler le montant des émoluments du prestigieux professeur invité.

Mandat «pleinement exécuté»

Une lettre de remerciement a été envoyée au nouveau président et conseiller de Goldman Sachs. «José Manuel Barroso a pleinement exécuté son mandat», conclut Jacques de Werra. L’expérience aurait-elle été prolongée s’il n’avait pas rejoint la sulfureuse banque américaine? Le vice-recteur préfère botter en touche: «C’est une question abstraite dès lors que le mandat n’avait pas été prévu pour aller au-delà de 2016». Ironie de toute cette histoire, l’engagement de José Manuel Barroso était l’un des premiers résultats du rapprochement entre l’IHEID et l’Université de Genève, qui se sont longtemps livrés une concurrence féroce.

Critique d’un ancien professeur

Pour sa part, l’IHEID n’a pas trouvé le temps pour défendre son professeur invité, qui était encore le 20 octobre dernier dans les murs de l’institut. Il croisait alors le fer avec Norbert Hofer, le vice-président du FPÖ, le parti d’extrême droite autrichien. Critiqué pour offrir une tribune à l’Autrichien, Philippe Burrin, le directeur de l’IHEID, comptait sur José Manuel Barroso pour porter la contradiction. Tout en critiquant vivement son choix de travailler pour Goldman Sachs.

Mais le plus virulent est celui qui était le plus proche du Portugais. Aujourd’hui âgé de 90 ans, Dusan Sidjanski, pro-européen convaincu, était le professeur de José Manuel Barroso. Son étudiant est ensuite devenu son assistant, avant de gravir les échelons au Portugal, où il fut Premier ministre. Puis il a été appelé à la tête de la Commission européenne, point d’orgue d’une carrière menée tambour battant.

«Une tache pour l’Europe»

Le professeur genevois et son illustre ancien étudiant ont gardé durant toutes ces années des liens d’amitié. C’est ainsi tout naturellement que José Manuel Barroso a nommé Dusan Sidjanski conseiller spécial quand il était président de la Commission européenne.

Le sentiment de trahison du professeur, qui a passé toute sa vie à défendre l’idée européenne, n’en est que plus grand. «J’ai coupé tous les ponts avec lui», lâche Dusan Sidjanski, après lui avoir écrit une lettre lui disant que son engagement chez Goldman Sachs est une «tache pour l’Europe» et «pour sa famille». «Il a utilisé les institutions européennes pour se lancer dans la pire des banques mondiales», dit-il. «Je ne peux pas croire qu’il détruise à ce point sa réputation. Cela montre qu’il est faible», assène-t-il. Contacté, José Manuel Barroso n’a pas réagi à l’amertume de ses anciens amis genevois.

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