C'est une de ces belles bâtisses genevoises qui bordent le lac, située dans ces parcs où l'on vient se promener le week-end en famille. Cossue, elle est comme dans «La lettre volée», la nouvelle d'Edgar Allan Poe: tellement évidente qu'elle en devient… invisible. Il fallait donc un œil averti, en juillet dernier, pour remarquer ces trois Africains qui en sortaient par une porte latérale, porte-documents sous le bras. Il s'agissait des représentants des deux principaux groupes rebelles du Darfour, dans l'ouest du Soudan. Ils venaient de s'entretenir avec des délégués de l'équipe de médiation créée sous les auspices de l'Union africaine, de l'éventualité de négociations politiques avec Khartoum. Le tout sous l'égide du locataire des lieux: le Centre pour le dialogue humanitaire.

Sous ses allures bourgeoises anodines, cette résidence accueille en toute discrétion le sort de certains des pires conflits de la planète. L'institution, qui a fêté en novembre ses cinq ans d'existence, s'est fait une spécialité d'offrir sa médiation sur la base des principes humanitaires. Dans le bureau boisé du directeur, Martin Griffiths, ancien diplomate britannique puis haut fonctionnaire des Nations unies, pas d'ordinateur et encore moins de télévision, comme une invitation au dialogue. La sérénité des lieux, le cadre environnant, tout est propice à la mise en confiance mutuelle, dans le but d'amener acteurs étatiques et groupes rebelles autour d'une table de négociation. L'ambition est née d'une frustration partagée par les responsables du centre, qui ont tous bourlingué dans l'humanitaire, pour le compte d'ONG ou de l'ONU: à quoi bon s'acharner à fournir une assistance à des populations quand la cause même de leurs souffrances – la guerre – est négligée?

Le Darfour, un exemple

Le cas du Darfour est emblématique de ce que peut être l'implication du centre dans un conflit. Celle-ci a débuté au printemps 2003, alors que le conflit n'en était qu'à ses débuts. Andrew Marshall, le vice-directeur, vétéran des missions onusiennes au Soudan, avait conservé de nombreux contacts sur place. Il détecte immédiatement les signes de la déflagration à venir. Il se rend alors à Khartoum pour évaluer les chances d'une implication possible du centre, et apprend au passage qu'une aide caritative, quelle qu'elle soit, serait la bienvenue. Il sera ensuite le premier représentant de la communauté internationale à pénétrer au Darfour, dans les zones contrôlées par les rebelles, afin de discuter des questions humanitaires. De ce fait, une relation de confiance s'est très vite nouée avec les insurgés. «Les gens qui avaient pris les armes pour se défendre contre les violences des Janjaweed – les milices arabes couvertes par le gouvernement de Khartoum – n'avaient aucune connaissance de la scène internationale, de ses acteurs et de ses dynamiques, explique Andrew Marshall. Ils ne faisaient confiance à personnes d'autre que nous, grâce à notre statut et à notre image d'impartialité absolue.»

Le résultat est convaincant: c'est sur la base de cette relation de confiance que les rebelles ont accepté de se rendre à N'Djamena en avril 2004 pour négocier un cessez-le-feu humanitaire. Aujourd'hui, Andrew Marshall raconte qu'à son grand soulagement, son téléphone portable sonne un peu moins depuis quelques mois, en particulier tard le soir, en semaine comme les week-ends, ce qui fut loin d'être le cas depuis un an. «Les responsables de la rébellion du Darfour m'appellent moins parce qu'ils sont maintenant engagés dans un processus de dialogue mené par l'Union africaine», explique ce Canadien d'une trentaine d'années.

Comme dans le cas d'autres conflits où il est actif – publiquement dans le cas d'Aceh en Indonésie, des Philippines et de la Birmanie, secrètement sur d'autres terrains –, le Centre pour le dialogue humanitaire a en plus fourni aux rebelles du Darfour une assistance logistique lors de toutes les réunions de négociation, que ce soit à Genève ou ailleurs: billets d'avion et logement.

«Ne soyons pas naïfs, nuance toutefois Martin Griffiths, il n'existe pratiquement aucun conflit au monde qui se soit résolu seulement grâce à nous. Notre frustration d'origine était de voir des conflits se prolonger sous perfusion humanitaire. Aujourd'hui, nous sommes frustrés par des situations bloquées». Comme à Aceh, précisément. Le centre avait connu son heure de gloire en décembre 2002 quand, au terme de trois ans de négociations secrètes menées sur les bords du lac et dans la campagne vaudoise, les autorités de Djakarta et les représentants du GAM, le mouvement indépendantiste du nord de Sumatra, avaient signé en grande pompe, à Genève, un accord de paix qui se voulait «historique». Mais depuis, celui-ci a été suspendu et les hostilités ont repris.

Plus de «sponsors» étatiques

Depuis cinq ans, le centre poursuit néanmoins sa montée en puissance, à la fois financière (son budget est de plus de 10,5 millions de francs en 2003, contre moins de 2 millions il y a cinq ans), analytique et opérationnelle, dans un marché de la médiation qui tend à se développer. Un audit commandité cette année par la Grande-Bretagne, l'un de ses bailleurs de fonds avec, entre autres, la Norvège, la Suisse, le Danemark et la Suède, a débouché sur deux recommandations principales: renforcer son activité de «niche» – la prévention des conflits – et mieux combiner analyse théorique et travail de terrain. «Etonnamment, il existe en effet très peu d'analyses sur les problèmes que pose le fait de prendre langue avec des groupes armés dans un processus de paix, explique David Petrasek, directeur de l'analyse politique du centre, chargé notamment de combler cette lacune. Cela dit, la médiation relève plus de l'art que de la science et il serait problématique de la figer dans une méthodologie rigide.» Parmi ces difficultés, le fait que dans le contexte post-Guerre froide, les belligérants n'ont plus nécessairement de «sponsor» étatique. Ils sont donc plus difficiles à localiser. Heureusement, la technologie permet maintenant d'avoir des contacts très directs et rapides dès lors qu'on dispose des numéros de téléphone satellite de leurs chefs.

A ce sujet, le Darfour fournit actuellement de nouveaux motifs d'inquiétude: des mouvements rebelles dissidents ont fait leur apparition, qu'il va falloir identifier et essayer d'amener à la table des négociations. De nouvelles soirées au téléphone en perspective pour Andrew Marshall.