Emirats arabes unis

A Genève, une action vise le cheikh émirati Hazza bin Zayed

Tout est prêt à Genève. S’il devait se rendre en Suisse, le frère du prince héritier verrait une plainte déposée contre lui. C’est cet homme que Pierre Maudet a rencontré à Abu Dhabi

La vie de Naji Hamdan est devenue un long combat. Ce Libanais d’origine, naturalisé américain, s’était établi aux Emirats arabes unis il y a une douzaine d’années. Deux ans plus tard, en août 2008, il est arrêté par des officiers et mené dans une prison secrète de haute sécurité à Abu Dhabi, où il sera soumis à la torture pendant trois mois. L’homme, entre-temps, a réuni des preuves contre ses tortionnaires et leurs responsables. En tête de liste, affirme-t-il: celui qui était déjà à l’époque responsable de la Sécurité de l’Etat, Hazza bin Zayed, le frère du prince héritier et homme fort des Emirats, Mohammed bin Zayed (dit MBZ).

Hazza bin Zayed? C’est le principal responsable émirati qu’a rencontré le Genevois Pierre Maudet lors de sa visite controversée à Abu Dhabi en novembre 2015. Les deux hommes, disait à l’époque l’agence de presse officielle des Emirats, ont discuté des moyens «d’accroître la collaboration économique et sécuritaire» entre les deux pays.

Responsable potentiel de sites de torture

Cette rencontre est passée inaperçue à l’époque. Mais le sang de Naji Hamdan n’a fait qu’un tour en l’apprenant. «Hazza bin Zayed est le responsable ultime de tous les services de sécurité et des «sites noirs» où est pratiquée la torture», affirme-t-il.

A l’en croire, Hazza bin Zayed était même physiquement présent lors d’un des interrogatoires qui ont émaillé les séances de torture dont il a été victime, et qui comprenaient tabassages, séjours dans une chambre gelée, passage sur une «chaise électrique» et menaces directes sur sa famille. «Un des tortionnaires m’a prévenu: aujourd’hui, c’est la visite du chef. Soit il te gracie, soit il te tue», assure-t-il.

«Hazza bin Zayed figure sur toutes nos listes»

A Genève, mais aussi au Royaume-Uni et en Suède, des victimes de ces pratiques des services émiratis ont eu recours à des avocats. Les dossiers sont prêts, et la justice devrait théoriquement être saisie dès que l’un de ces responsables foulera le sol de ces pays. «Hazza bin Zayed figure sur toutes nos listes», insiste Naji Hamdan. Hormis le chef de la Sécurité, dix autres ressortissants émiratis sont passibles de subir les foudres de la justice s’ils foulent le territoire suisse.

En matière de respect des droits de l’homme, le palmarès des Emirats est loin d’être brillant. Les ONG n’en finissent plus de mettre en avant les cas de détentions secrètes et autres mauvais traitements, subis en l’absence totale d’inculpations ou de jugements. Dans une «action urgente» concernant l’un de ces cas (celui du ressortissant émirati Khalil al Janahi), Amnesty international demandait à ses sympathisants d’envoyer des lettres pour faire pression sur les responsables. Parmi ces personnes à contacter: l’émir de Dubaï et le ministre de l’Intérieur, mais aussi le même Hazza bin Zayed.

Il y a quelques années, une vidéo avait fait grand bruit. On y voyait un autre membre de la famille régnante, le demi-frère Issa bin Zayed, s’en prendre violemment à un ressortissant afghan, le frappant notamment avec un bâton clouté, utilisant des câbles électriques, puis tirant des salves de fusil-mitrailleur en sa direction. La justice émiratie avait innocenté le cheikh, estimant au passage que la police des Emirats avait «suivi convenablement les règles et les procédures».

Demande de justice

Entre-temps, dans la foulée des printemps arabes et à la suite des tensions qui les opposent aussi bien au Qatar qu’à l’Iran, les Emirats arabes unis ont passablement accru leur rôle sur le plan international. Leur action centrale en Libye est clairement établie. De la même manière qu’a été amplement documentée, au Yémen, la mise en place d’une structure de «sites noirs» où se pratiquent à grande échelle les actes de torture.

Avec d’autres victimes, Naji Hamdan a créé une ONG à Genève (Association for Victims of torture in UAE) visant précisément à faire passer les coupables devant la justice. «Nous en avons parlé au sein de l’association, affirme-t-il. Si c’était à refaire, nous y réfléchirions à deux fois, et nous choisirions sans doute aujourd’hui une autre ville que Genève. Hazza bin Zayed, en tout cas, a prouvé qu’il avait le bras long.»

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