Mardi 12 octobre, c’est la Fête nationale en Espagne. Jordi Cuixart fait un saut à Genève. Le président de l’association catalane Omnium cultural, condamné à 9 ans de prison pour délit de sédition par la Cour suprême espagnole, a été gracié en juin dernier par le premier ministre socialiste Pedro Sanchez. Arrêté quelques jours après le référendum controversé sur l’indépendance catalane, celui qu’on accuse notamment d’avoir organisé des manifestations en faveur de la sécession a passé exactement trois ans et huit mois en prison, principalement dans les geôles de Lledoners, au nord-ouest de Barcelone. Alors quand il voyage maintenant, c’est en famille, celle qu’il ne voyait qu’à travers une vitre, 45 minutes tous les quinze jours.

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Accompagné de sa femme et de ses deux fils, il rend visite à ses amies catalanes en fuite Anna Gabriel et Marta Rovira, mais surtout à son avocat. Car c’est au bout du lac qu’est chapeauté le recours qu’a déposé l’activiste devant la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH). Le but? Condamner l’Espagne pour violation de ses droits fondamentaux. «Genève est devenu le siège de notre stratégie pour Strasbourg», sourit l’homme à la barbe grisonnante et au mulet devenu légendaire.

Insurrection constitutionnelle en Espagne

Quatre des neuf condamnés catalans viennent de porter leur cas devant la CEDH et sont en attente d’un avis de recevabilité, les plaintes sont coordonnées. Les cinq autres restent suspendus à une décision du Tribunal constitutionnel espagnol (TC), devant lequel ils ont tous fait appel de leur condamnation. Une décision impérative pour un recours devant la cour européenne mais qui ne vient pas. «Un retard délibéré et injustifié, car Madrid sait qu’elle sera condamnée par la cour pour violation des droits de l’homme», avance l’indépendantiste.

En réalité, l’Espagne fait face à une autre insurrection, constitutionnelle cette fois. Depuis plus de 1000 jours, le Parti populaire (droite conservatrice) bloque l’appareil judiciaire du pays en faisant obstacle au renouvellement des juges. Et pour cause, ils seront chargés d’enquêter sur la corruption dont est soupçonné le parti de droite resté près de sept ans au pouvoir. Résultat, la juridiction chargée du respect de la Constitution de 1978 est victime de ce coup de frein général. Dans l’affaire catalane, où deux juges ont déjà été récusés par la défense pour être sortis de leur réserve, les avis ne devraient pas être connus avant la fin de l’automne. Oriol Junqueras, numéro deux du gouvernement catalan d’alors, sera le dernier à connaître son sort.

Genève, théâtre de rencontres?

Alors, en attendant les dernières décisions, les avocats travaillent ensemble, les plaignants se réunissent, échangent des idées. A Genève? «Covid oblige, les rencontres sont limitées, mais il n’y a pas de lieu officiel», nous répond l’avocat de Jordi Cuixart, Me Olivier Peter, qui représente aussi l’exilée Anna Gabriel. En 2019, la ville du bout du lac avait déjà été le théâtre d’une rencontre entre les indépendantistes catalans qui, de bords politiques divers, cherchaient à unifier leurs rangs.

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Mais l’avocat genevois, qui fait partie de la défense de l’activiste depuis sa détention préventive et vient de prendre la main sur cette requête devant la CEDH, insiste sur le profil particulier de son plaignant. Car, parmi les condamnés, les «deux Jordi» détonnent avec le reste: ils sont les seuls à venir de la société civile.

«Je le referai encore et encore»

Cuixart et Sanchez, respectivement président d’Omnium et de l’Assemblée nationale catalane (ANC) (qui a depuis rejoint Junts, le parti de Carles Puigdemont), dénoncent la violation de leurs droits fondamentaux comme ceux de manifester et de liberté d’expression. Car, répète Jordi Cuixart, «je ne suis pas un homme politique, je n’ai pas les mêmes responsabilités. Les miennes consistent à pousser les politiciens à faire ce que souhaite la population, et à m’assurer que l’on utilise les outils à notre disposition pour défendre nos droits.»

La détention des activistes a été dénoncée par plusieurs organismes dont Amnesty International et un groupe d’experts mandatés par l’ONU, unanimes sur son caractère «arbitraire». «Devant la Cour suprême, j’ai terminé mon discours en disant que ce que j’ai fait, je le referai, encore et encore. Les juges m’ont dit que je ne pouvais pas dire une telle chose devant la cour. Mais c’est ce que je fais, c’est mon travail, je suis un activiste.»

Mandat d’arrêt, toujours d’actualité

Et un activiste qui a fait près de 4 ans de prison, dont le dernier fils est né pendant son incarcération, ressent-il de l’amertume face à des politiciens qui, eux, ont choisi l’exil? «Non, du respect, reprend l’homme, l’air grave. L’exil aussi est une prison. Vivre dans l’idée qu’on ne rentrera jamais chez soi, qu’on ne pourra pas enterrer ses parents, c’est dur, comme la prison, nous travaillons tous ensemble.» Après l’imbroglio politico-judiciaire autour de l’interpellation de Carles Puigdemont en Sardaigne le 23 septembre dernier, le Tribunal constitutionnel remet les choses au clair: pour l’Espagne, le mandat d’arrêt européen contre les exilés est toujours d’actualité.

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L’homme, qui n’a rien perdu de ses convictions, doute d’une réconciliation prochaine. «Les mesures de grâce ne sont pas une solution.» La tentative de rapprochement entamée par le gouvernement socialiste espagnol et les négociations en cours? «Nous verrons…» Ce qu’il veut pour les exilés, pour les condamnés et pour les 3500 Catalans inquiétés par une procédure judiciaire, c’est l’amnistie totale. «Et un nouveau référendum.»