Après que les chefs de la diplomatie russe et suisse se sont rencontrés à New York en marge de l’Assemblée générale des Nations unies, l’ambassadeur de la Fédération de Russie auprès de l’ONU à Genève revient sur l’affaire des espions russes et parle aussi de la future opération d’Idlib en Syrie.

A ce propos: Le message ferme de Cassis à son homologue russe

Le Temps: Comment réagissez-vous au rapport du gouvernement suisse selon lequel un quart des diplomates russes, dont la majorité à Genève, s’adonneraient à des activités d’espionnage en Suisse?

Gennady Gatilov: Ce que j’ai lu dans le journal est tout à fait surprenant. Il n’y a aucun fait, aucun argument. La seule chose qui ressortait des articles de journaux, c’est que la mission de Russie occupe un grand terrain juste en face de l’ONU et qu’elle emploie 250 personnes. A partir de là, les médias concluent que cette situation donne aux diplomates russes une possibilité énorme d’espionner. C’est absurde. Par ailleurs, regardez la mission des Etats-Unis. Elle est tout aussi grande et aussi en face de l’ONU… C’est un fait, beaucoup de diplomates et de délégations russes viennent à Genève, car nous attachons une grande importance à ce qui s’y passe, notamment à l’ONU. Celle-ci n’a pas que New York, elle a aussi d’autres centres. Et Genève est l’un des plus importants. Nous renforçons d’ailleurs notre coopération avec la Suisse à travers les agences onusiennes basées à Genève dont l’OMS, l’OIT, l’UIT, l’OMM, la Cnuced et bien d’autres. J’aimerais aussi féliciter les Suisses pour leur contribution au travail de la Commission économique pour l’Europe qui demeure une plateforme multilatérale essentielle pour le dialogue, l’établissement de normes et la coopération technique. De plus, la Russie et la Suisse coprésident une unité au sein du Groupe de Genève qui se charge des questions de construction et de rénovation des bâtiments des agences onusiennes, notamment le plan stratégique patrimonial de rénovation du Palais des Nations. C’est dans cet état d’esprit qu’il faut comprendre la rencontre fructueuse entre Sergueï Lavrov et votre ministre Ignazio Cassis à New York.

Et les deux citoyens russes soupçonnés d’être impliqués dans la tentative d’assassinat de l’agent double Skripal à Salesbury au Royaume-Uni? Ils ont transité par Genève. Les avez-vous rencontrés?

Il y a des milliers de Russes qui viennent à Genève chaque année. Aeroflot a deux vols quotidiens entre Moscou et Genève. Je ne les ai pas rencontrés. J’ai entendu parler d’eux par les journaux. Ils ne sont ni des diplomates ni des employés officiels. Ils ne sont jamais venus ici.

Au sujet de la Syrie, nombre d’organisations humanitaires craignent le pire en cas d’intervention militaire à Idlib. La Russie est-elle prête, le cas échéant, à épargner les populations civiles?

Une chose est sûre: les terroristes sont toujours à Idlib. Depuis le 17 septembre, la Russie a conclu un accord avec la Turquie pour s’atteler à la situation humanitaire de la province. Cet accord prévoit tout d’abord de créer une zone tampon de 15 à 20 kilomètres de laquelle les armes lourdes et pièces d’artillerie devront être retirées. Il prévoit dans une deuxième phase que la Turquie sépare les terroristes de l’opposition dite modérée. L’objectif ultime, corroboré par une résolution du Conseil de sécurité, est d’éliminer les terroristes. Ensuite, il s’agira de fournir de l’aide humanitaire aux quelque 2 à 3 millions de civils. L’important est que le gouvernement syrien soutienne cet accord. Nous espérons que sa mise en œuvre permettra de sauver des millions de vies.

Comment interprétez-vous le refus des Occidentaux de financer la reconstruction maintenant?

Prenez le Haut-Commissariat de l’ONU pour les réfugiés, par exemple, il est très réticent à agir. Pourquoi? Comme vous le savez, ses principaux donateurs sont Occidentaux. Et ils estiment que la situation sur le terrain n’est pas sûre et qu’il faut d’abord commencer par le processus politique.

Quelle analyse faites-vous du processus de Genève? On a vraiment l’impression qu’il ne mène nulle part.

Le processus de Genève était effectivement bloqué. C’est pourquoi nous avons entamé le processus d’Astana avec l’Iran et la Turquie. Nous avons aussi eu le congrès pour le dialogue national du peuple syrien à Sotchi. Tout cela a pour but de relancer le processus de Genève.

Que pensez-vous du mécanisme international, impartial et indépendant chargé de faciliter les enquêtes sur les violations les plus graves du droit international commises en Syrie?

Nous ne soutenons pas ce mécanisme. Ce n’était pas de la compétence de l’Assemblée générale de l’ONU de le créer, mais celle du Conseil de sécurité. Ce mécanisme est très politisé et c’est un outil pour faire pression sur le gouvernement syrien.

Le Conseil des droits de l’homme ne doit pas être un instrument de pression

Il enquête toutefois sur tous les crimes, y compris ceux commis par l’opposition…

En théorie, oui. Dans les faits, il servira surtout à enquêter sur le gouvernement syrien et très peu sur les terroristes. C’est déséquilibré.

Il y a quelques jours, le Conseil des droits de l’homme (CDH) a approuvé une résolution condamnant le Venezuela. Une démarche à laquelle vous adhérez?

Non. C’est un autre exemple de politisation du Conseil des droits de l’homme. Nous ne soutenons jamais des «résolutions pays».

Comme la Chine?

Pas seulement comme la Chine. D’autres pays en font de même. Nous pensons que le CDH doit être un organe fournissant une aide technique aux pays pour qu’ils améliorent leur bilan en matière de droits humains. Le CDH ne doit pas être un instrument de pression. Les questions liées à l’usage de la force, aux sanctions doivent être décidées par le Conseil de sécurité, notamment pour le Venezuela, la Syrie et la Corée du Nord.