«Le crime originel hante les institutions turques»

La commémoration du génocide arménien continue à se heurter au négationnisme de la Turquie, l’Etat responsable du crime. Les paroles des survivants et de leurs héritiers sont encore concurrencées par les revendications de ceux qui ont commis l’irréparable. Vicken Cheterian, enseignant à la Webster University à Genève et auteur d’un livre sur le génocide, utilise une métaphore pour expliquer combien il est important que tous les pays et surtout la Turquie reconnaissent le génocide: «Imaginons un village où un tueur en série s’est rendu coupable de crimes innommables. Pourtant, le maire de ce village décore le meurtrier, la police le protège et le maître d’école en fait un héros dont les mérites sont chantés en classe. Depuis 1915, le monde est ce village.» De plus en plus d’Etats reconnaissent officiellement le génocide arménien. Et en Turquie, certains intellectuels le reconnaissent aussi. Mais, au niveau le plus important, celui du gouvernement d’Ankara, le déni est encore à l’œuvre. Et ce refus d’appréhender le passé condamne la Turquie à tourner en rond et, peut-être, à reproduire ce qu’elle a refoulé.

Le Temps: En quoi le génocide arménien est-il différent des autres massacres à grande échelle qui l’ont précédé?

Vicken Cheterian: Il marque une rupture nette: on parle de premier génocide du XXe siècle, mais c’est surtout le premier génocide de l’ère moderne. J’irai plus loin: il structure le XXe siècle et a même servi de modèle aux nazis. En 1915, on trouve aussi pour la première fois ce qui caractérisera les génocides qui suivront, le côté systématique, les déportations comme instrument d’extermination et la confiscation généralisée des biens. Les nazis s’en inspireront directement. En 1915 et 1916, alors que Turcs et Allemands sont alliés, des officiers de l’empire germanique sont présents en Anatolie. Notamment dans la région de Diyarbakir, où ont lieu massacres et déportations. Il s’y trouve même un jeune soldat, Rudolf Höss, qui deviendra par la suite le commandant du camp d’Auschwitz.

– Au départ, les Jeunes-Turcs, qui deviendront ensuite les génocidaires, entretiennent de bonnes relations avec les Arméniens. Pourquoi cela change-t-il?

Au début du XXe siècle, l’Empire ottoman achève de se déliter. Arméniens modernistes et Jeunes-Turcs se fréquentent dans la diaspora, qui a élu Paris, Genève, Londres ou Le Caire pour capitales. Les uns et les autres critiquent la gestion désastreuse du sultan Abdülhamid II. Ils fomentent des complots, imaginent une monarchie constitutionnelle. Mais les Jeunes-Turcs, plutôt issus de la caste militaire, souvent désargentés, jalousent et méprisent les Arméniens, des bourgeois ayant fait fortune dans les professions libérales ou le négoce. Cette jalousie de classe se double d’une amertume liée au fait que les Arméniens ont une longueur d’avance dans le projet démocratique. Ce sont les seuls à s’être déjà dotés de partis politiques modernes. Par exemple un parti socialiste fondé à Genève en 1887. Enfin, les Jeunes-Turcs, liés à l’armée, dédaignent les Arméniens, citoyens de seconde classe qui échappent à la conscription à cause de leur religion.

– Est-ce cette jalousie que l’on retrouve dans le projet génocidaire initié par les Jeunes-Turcs?

– Oui, rivalité et jalousie ont certainement joué un rôle. Cela explique la haine destructrice contre les Arméniens. Mais il y a aussi tout le contexte, les échecs répétés, auxquels il faut trouver une explication. L’Arménien est un bouc émissaire facile, un double que l’on jalouse et exècre à la fois. Dès 1908, les Jeunes-Turcs accumulent les défaites, les erreurs aussi. Le pays est en rade. En 1914, lorsqu’ils entrent dans le conflit européen qui pourtant ne les concerne pas, ils espèrent pouvoir reconstituer un empire à bon compte. Cela échouera. Le pays souffre économiquement et symboliquement. Le projet politique capote. La victime expiatoire, ennemi de l’intérieur, permet de remettre en selle un projet d’eugénisme social: selon les nouvelles normes, les Arméniens ne peuvent représenter plus de 10% de la population de chaque province, puis ce sera 5%, puis plus rien.

– La Turquie moderne naît en 1919. Juste après le génocide, dont il ne sera plus question. Est-ce un crime fondateur?

– Après sa prise de pouvoir, lorsqu’il rejoint Samsun, Mustafa Kemal va littéralement inventer une mythologie de la victoire pour occulter l’immense souffrance qu’ont représentée les deux décennies précédentes, celles qui ont vu la fin de l’Empire ottoman, les débâcles militaires, les mauvais choix politiques, la gabegie institutionnelle et les problèmes économiques. Sans parler des nombreux réfugiés et déplacés au sein de la Turquie. La force de Mustafa Kemal, Atatürk – qui signifie en français le père des Turcs –, c’est de produire un récit des origines qui fait totalement abstraction des problèmes. Il réinvente le passé pour faire naître un sentiment de fierté nationale. Se souvenir des Arméniens, reconnaître les crimes commis contre eux, serait du même coup faire resurgir tout un passé douloureux et le tissu de mensonges sur lequel la Turquie s’est construite.

– Peut-on tourner la page sans une reconnaissance formelle?

– Non. Le crime continue à hanter les institutions turques. C’est comme si le génocide n’avait pas pris fin. D’ailleurs, contrairement à la Shoah, il n’est pas limité dans le temps. Il s’est poursuivi dans les années vingt. En 1955, un pogrom a visé les Arméniens d’Istanbul. De manière plus large, à cause de ce déni, d’autres minorités ont été victimes de politiques d’anéantissement: les Assyriens, les chrétiens, les juifs et les Kurdes. Ces derniers n’ont pas été exterminés, mais il y a eu des massacres dans le Dersim en 1937 et 1938. Et les mêmes moyens de persécution ont été utilisés: déportations et confiscation des terres et des biens.

– Cela condamne-t-il aussi les Arméniens à revenir sans cesse sur un passé occulté par les bourreaux?

– Durant le conflit du Haut-Karabakh qui a suivi l’indépendance de l’Arménie, les Azéris ont commis des massacres sur les Arméniens, reproduisant ainsi le crime de 1915. Mais en miroir, les Arméniens se sont vengés sur des populations civiles azéries. Victimes et bourreaux sont prisonniers d’une relation dont seul un travail de mémoire sans concession peut les libérer.