Contrairement à ses voisins, elle n'a ni pétrole ni pipeline traversant son territoire. Sa seule richesse, à part un peu de cuivre et d'aluminium, ce sont ses enfants, dont au moins 7 millions vivent à l'étranger au sein d'une diaspora très active. Au cœur du Caucase, coincée entre l'Iran au sud, la Turquie à l'ouest, la Géorgie au nord et l'Azerbaïdjan à l'est, l'Arménie – et ses 3 millions d'habitants – souffre de solitude. C'est que, depuis son accession à l'indépendance, en 1991 sur les ruines de l'Union soviétique, la petite république a certes remporté la guerre contre l'Azerbaïdjan (1992-1994), mais cette victoire, qui lui a valu de mettre la main sur le Haut-Karabakh, a renforcé son isolement économique et politique.

Contexte très volatil

Ironie et complexité de l'histoire, le seul pays avec lequel l'Arménie chrétienne entretient des relations d'excellent voisinage et maintient sa frontière ouverte en permanence est l'Iran chiite. Rien de tel, évidemment, avec l'Azerbaïdjan, mais aussi avec la Turquie. L'héritière de l'Empire ottoman n'a en effet toujours pas rouvert ce qui fut la ligne de démarcation entre le flanc sud de l'OTAN et feu le bloc soviétique. Quant à la Géorgie, pourtant chrétienne elle aussi, si elle ne ferme pas officiellement ses frontières méridionales, ses relations avec Erevan sont tout sauf empreintes d'amabilité et de sympathie. La faute aux liens trop étroits qu'entretient l'Arménie avec la Russie, et donc avec les Ossètes et les Abkhazes. Une Russie qui, soit dit en passant, est à l'extrémité nord de l'axe Téhéran-Erevan-Moscou, que Washington voit d'un très mauvais œil, surtout dans le domaine de la coopération nucléaire.

Dans ce contexte très volatil, où les Etats-Unis de George Bush ont manifestement fait le choix stratégique et pétrolier de l'Azerbaïdjan (qui se trouve à l'une des extrémités du futur pipeline Bakou-Tbilissi-Ceyhan, le fameux BTC), l'Arménie demeure un pays très fragile. Comme le relève le dernier rapport de l'International Crisis Group (ICG), «le Haut-Karabakh reste un problème en suspens, susceptible de s'enflammer à nouveau, et l'isolement économique régional que cette guerre a impliqué [pour l'Arménie] pourrait devenir permanent en l'absence de solution rapide». Toujours selon l'ICG, le cessez-le-feu de mai 1994 qui a mis fin à la guerre entre Arméniens et Azéris a peut être bien représenté une victoire militaire pour Erevan, mais il n'a pas apporté de paix réelle.

Par ailleurs, met en garde l'ICG, maintenant que l'Azerbaïdjan «tire des dividendes substantiels de son industrie pétrolière, et développe des partenariats militaires avec, entre autres, les Etats-Unis, la Turquie et le Pakistan, certaines forces à Bakou sont tentées de flirter avec l'idée de reprendre l'enclave» du Karabakh. «Un tel conflit aurait des conséquences désastreuses pour l'ensemble du Caucase. Tant que Erevan et Bakou n'auront pas trouvé une résolution pacifique du problème du Haut-Karabakh, il n'est pas réaliste de parler de stabilité à long terme et de pleine coopération économique dans la région», affirme encore l'ICG.

Sur le plan intérieur, la situation décrite par l'ICG n'invite pas non plus à l'optimisme. Certes, le pays a bénéficié d'un taux de croissance de l'ordre de 10% par an ces dernières années, grâce aux secteurs de la construction et manufacturier, ainsi qu'aux versements d'argent très importants de la diaspora. Mais, comme souvent dans les économies post-soviétiques, les fruits de la croissance n'ont profité qu'à une minorité, le revenu mensuel par habitant demeurant inférieur à 80 dollars.

Mais c'est sur le plan des pratiques politiques que le constat de l'ICG est le plus inquiétant. «La corruption et les violations de la procédure démocratique ont ôté toute illusion à une population dont la moitié vit sous le seuil de pauvreté», relève ainsi le rapport. Réélu en mars 2003, le président, Robert Kotcharian, semble plus intéressé à se maintenir au pouvoir coûte que coûte qu'à favoriser le développement de la démocratie et de l'Etat de droit. C'est ainsi qu'en avril dernier une vague de protestations a été sévèrement réprimée. Toutefois, relève encore l'ICG, «le nombre des protestataires était relativement faible et ne représentait pas la totalité de ceux que les inégalités économiques actuelles, le fort taux de chômage, l'accès détérioré aux services sociaux et la corruption rebutent» (lire interview ci-dessous). Mais, alors que l'opposition actuelle n'a pas une large résonance populaire, «la situation pourrait devenir beaucoup plus explosive si un chef charismatique venait à émerger», conclut l'ICG.

Liens internet: International Crisis Group: http://www.icg.org/home/index.cfm?id=3076 & l = 2

«Arménie: Instabilité intérieure à l'horizon», Rapport Europe Nº 158, 18octobre 2004.