La partie commence. George Bush a montré une carte: John Glover Roberts, 50 ans, une carrière sous l'étoile républicaine, depuis peu juge à la Cour fédérale d'appel de Washington DC, conservateur garanti, mais calme, sans provocation. C'est l'homme que le président veut à la Cour suprême, pour remplacer Sandra Day O'Connor qui vient de démissionner. Plus exactement: c'est le nom qui, dans les calculs de la Maison-Blanche, devrait donner le moins de prise à l'opposition démocrate au Sénat, qui doit confirmer le choix du président. L'enjeu, c'est le contrôle de la Cour de neuf juges qui crée le droit constitutionnel. Et ça se joue comme une partie de poker.

Depuis longtemps, le camp le plus rudement conservateur est enragé. Sept des neuf juges suprêmes ont été désignés par des présidents républicains. Et pourtant, les arrêts de la Cour ne s'écartent pas vraiment de la ligne modérée et libérale de la fin du siècle dernier: l'affirmative action (discrimination positive en faveur des minorités) est toujours en place; l'interruption volontaire de grossesse est toujours autorisée. Dans le programme conservateur (l'alliance, en l'occurrence, des évangéliques et des catholiques qui écoutent le pape), c'est le rêve ultime, le plus difficilement accessible: grignoter et finalement renverser l'arrêt de 1973 qui a légalisé l'avortement.

Mais les juges ne sont pas des moutons. Une fois confirmés par le Sénat, ce pouvoir considérable leur monte à la tête. Ils échappent parfois au parti qui les a choisis. Plusieurs républicains, en fait, n'ont pas voulu être à la Cour les instruments de la révolution conservatrice qui déploie ses effets depuis dix ans et menace, sur les questions de société, de déchirer le pays. L'un des exemples les plus clairs de ce glissement, c'est justement Sandra Day O'Connor, nommée par George Bush père, mais que les démocrates ont appris à aimer.

Cette fois, la conjoncture est différente. Le Parti républicain contrôle la Maison-Blanche et les deux Chambres du Congrès, et le poids du camp conservateur en son sein écrase les modérés. Le moment de l'assaut sur le troisième pouvoir est venu. La démission de la juge O'Connor est la première vacance à la Cour depuis plus de dix ans. Le siège du président, William Rehnquist, très vieux et très malade, sera bientôt à repourvoir. L'occasion est unique. Depuis des mois, les officines conservatrices sont mobilisées pour que George Bush choisisse des candidats à l'image des juges qu'elles aiment: Antonin Scalia et Clarence Thomas, le premier Noir à la Cour suprême, et Rehnquist lui-même.

John Roberts est-il cet homme-là? Les conservateurs lui ont fait très bon accueil. Ses lettres de créances sont impeccables: il est membre de la Federalist Society, rassemblement des juristes de la droite républicaine; il a eu pour mentor William Rehnquist et Kenneth Starr, le procureur de Bill Clinton l'amoureux. Mais le choix de la Maison-Blanche est en même temps subtil. Car Roberts a un parcours complexe, qui brouille les pistes. Il a été avocat, l'un des plus brillants de Washington, plaidant souvent victorieusement devant la Cour suprême elle-même. Il a été au Ministère de la justice, et les avis qu'il écrivait alors lui étaient dictés par l'Etat. Il est enfin depuis deux ans juge en Cour d'appel, après deux tentatives et un refus du Sénat.

A l'annonce de la nomination de John Roberts, les démocrates ont choisi la prudence. Mais leurs groupes de pression amis sont aussi mobilisés, pour préparer les auditions du candidat qui devraient avoir lieu en septembre au Sénat, et pour trouver dans son passé le dossier ou la phrase qui tue. Les sénateurs démocrates sont minoritaires, mais ils peuvent toujours déclencher un filibuster – débat marathon qui ne peut-être interrompu que par 60 voix sur 100; 41 voix suffisent pour faire durer l'obstruction: ils les ont.

Là, le poker se complique encore. Il y a deux mois, quand avaient repris les auditions de confirmation de juges (d'appel), les démocrates avait déjà brandi la menace de la flibuste. Les républicains avaient répliqué en annonçant leur intention de faire supprimer par un vote à la majorité – comme à la Chambre – cette institution qui protège les droits de la minorité. Pour éviter ce cataclysme, 14 modérés des deux partis (le Gang des 14: c'est maintenant leur nom) s'étaient engagés à défendre le filibuster, mais en le limitant, dans les confirmations judiciaires, aux «situations extraordinaires». Les démocrates ont commencé à fouiller le passé de John Roberts pour trouver un élément «extraordinaire». La bataille aura lieu.